"La méthode des quotas est la plus mauvaise qui soit"

Publié le par Clément

Entretien avec Patrick Weil, , directeur de recherches au CNRS
 
LE MONDE | 11.06.05 | 13h13

ue pensez-vous de la proposition du ministre de l'intérieur de fixer le nombre d'immigrants, catégorie par catégorie ?

Le fait de vouloir créer une hiérarchie entre les immigrants légaux selon leur voie d'entrée en France, de distinguer entre les "bons" ­ ceux qui viennent pour travailler ­ et les "mauvais" ­ ceux qui viennent dans le cadre du lien familial et de l'asile ­ revient à exciter les tensions et la stigmatisation selon les origines.

Il serait en outre anticonstitutionnel de limiter le regroupement familial ou le nombre de réfugiés, car cela porte atteinte aux droits fondamentaux. Il est sans aucun doute légitime de discuter d'une plus grande ouverture de la France à des étrangers venant pour travailler, mais ils ne viendront pas se substituer aux autres immigrés légaux, q! ui ont obtenu le droit d'asile ou qui sont entrés sur le territoire grâce au regroupement familial ; ils s'y ajouteront, en réalité, dans des proportions limitées.

Vouloir contrôler, subordonner le flux migratoire comme souhaite le faire Nicolas Sarkozy relève d'un interventionnisme archaïque. Proposer d'avoir une immigration irrégulière zéro, se dire que l'on va pouvoir complètement maîtriser le mouvement est parfaitement irréaliste dans un monde qui se globalise. On doit certes réguler mais on ne peut pas tout maîtriser.

Un système de quotas par professions se justifierait-il davantage ?

Même s'il s'agissait de fixer des quotas en termes professionnels, ce serait contre-productif. Si l'on veut ouvrir la France à plus d'immigration économique, l'expérience prouve que la méthode des quotas est la plus mauvaise qui soit, car elle provoque les effets inverses à ceux qui sont recherchés. Les quotas de non qualifiés sont toujours dépassés et les qu! otas de qualifiés jamais atteints. Les Etats-Unis, l'Espagne, ! l'Italie, qui ont choisi de recruter leurs travailleurs sur quotas, sont des pays où il y a une importante immigration clandestine car ce type de système crée des effets d'appel.

Que pensez-vous du système canadien, cité en exemple par M. Sarkozy ?

Ce pays accorde des permis de séjour à des étrangers qualifiés dont on ne sait pas s'ils vont trouver du travail. Du coup, un ingénieur de formation peut se retrouver chauffeur de taxi ou chômeur.

En France, nous avons le problème inverse. Combien d'étudiants étrangers se voient aujourd'hui refuser des titres de séjour, alors qu'à l'issue d'un stage, leurs employeurs souhaiteraient les garder ? Les directions départementales du travail, qui ont appris à ne dire que non depuis 1974, ont du mal à changer leurs habitudes.

Plutôt que de créer une bureaucratie chargée de gérer et de contrôler les quotas, il faudrait que les ministères du travail et de l'intérieur donnent à leurs services des c! onsignes de souplesse et de rapidité dans la délivrance des autorisations de travail et de séjour. La politique britannique, en la matière, est beaucoup plus pragmatique. Pourquoi ne pas créer, comme en Grande-Bretagne, un bureau d'accueil par région pour les entreprises qui veulent embaucher des étrangers ?

Sous MM. Sarkozy et Fillon, le nombre de permis de séjour accordés à des travailleurs a chuté : il est passé de 8 811 en 2001 à 6 500 en 2003. Un ou plusieurs arrêtés ministériels et une simplification des procédures ­ comme celle qui fut expérimentée pour les informaticiens au moment du bug de l'an 2000 ­ suffiraient pour permettre aux entreprises françaises de recruter des diplômés ou des qualifiés.

A charge pour l'administration de vérifier que les conditions de travail et de rémunération sont bien respectées.


Propos recueillis par Laetitia Van Eeckhout
Article paru dans l'éditi! on du 12.06.05
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