Sans Sangatte, les bénévoles appellent au secours
| Débordées par l'afflux de migrants, les associations caritatives de Calais ne font plus face. | ||
| «Les migrants ne passent quasiment plus. Depuis les attentats de Londres, la surveillance s'est renforcée. Mais nous, nous ne pouvons pas assurer les douches pour 400 personnes !» Dans la petite maison restaurée par le Secours catholique à Calais, le bénévolat tient du stakhanovisme. Une cinquantaine de réfugiés passent par les quatre cabines de douche tous les jours, travail non-stop jusqu'à 20 heures. Ali, fraîchement lavé, petit Afghan de 8 ans, rigole avec deux réfugiés d'Erythrée de ses quatre paires de chaussettes qu'il enfile les unes sur les autres. Demande qui on est, et s'esclaffe en retour : «I'm a tourist.» Il attend son frère, 18 ans à tout casser, qui, soigneusement, gomine ses cheveux noirs. Un café au lait, et deux bénévoles les rembarquent vers le point de ralliement, le terrain vague où se distribuent les repas, avec son Algecco aux fenêtres aveuglées par des planches de bois, aux graffitis rageurs, «I hat France (sic)». Urgence pérennisée. Depuis la fermeture du centre de Sangatte, en novembre 2002, les clandestins n'ont pas cessé d'arriver dans la ville portuaire, qui, entre ferries et Eurotunnel, concentre 79 % du trafic transmanche. Ils étaient livrés à eux-mêmes ; un collectif d'associations, C'Sur, s'est créé pour leur apporter la première aide humanitaire. Repas midi et soir, couvertures, soins médicaux, coups de main pour leurs démarches administratives. Trois ans après, l'urgence s'est pérennisée. Cet été, les bénévoles font face à une recrudescence du nombre de réfugiés, qu'ils estiment à 400. Un chiffre contesté par la préfecture. «Les services de police ne font pas de décompte précis, mais il y a 250 personnes à peu près», rétorque Christophe Debeyer, directeur adjoint du cabinet, tout à fait satisfait du volet humanitaire de son dispositif, une centaine de places réservées en logement d'urgence : elles ne concernent que les migrants qui ont déposé une demande d'asile en France. La camionnette du Secours catholique a à peine le temps d'arriver que les réfugiés se pressent pour se laver, ticket rouge à la main. Il n'y aura de la place que pour huit d'entre eux. «L'Etat ne veut rien faire pour les gens en transit», constate Myriam Rachih, l'animatrice du Secours catholique. Elle a organisé une répartition équitable des douches, au mieux une par semaine pour chacun. En ce moment, c'est plutôt tous les dix jours. Elle sait que beaucoup se lavent dans le canal, s'en désole mais ne peut faire mieux. Navettes. «J'ai horreur de la loi de la jungle, détaille-t-elle. Nous respectons donc l'ordre des numéros, en donnant cependant la priorité aux malades et aux femmes. Mais parfois, ils montent à 20 ou à 30 dans la camionnette. Nous leur expliquons que si au bout de deux heures ils n'ont pas bougé, nous appelons la police. Généralement, une demi-heure après, ils se mettent en file avec leurs numéros. Mais que de temps perdu ! C'est usant, ces bousculades, les bénévoles se fatiguent et ont parfois un peu peur.» C'est donc toujours à deux qu'ils gèrent les navettes, quand trois autres nettoient les sanitaires, emmènent un blessé chez un médecin... Le Secours catholique, à lui seul, mobilise tout au long de l'année une bonne cinquantaine de volontaires venant de tout le département. Ainsi que d'importants moyens. «Une douche nous coûte 6 euros, calcule Myriam, car nous donnons, en plus du savon et du shampoing, un slip et des chaussettes.» «Sans le Secours catholique, ça fait longtemps qu'on aurait arrêté», soupire Jean-Claude Lenoir, de l'association Salam. Tous les soirs, celle-ci distribue un repas chaud. Il faut compter 150 à 200 euros de courses, et du temps, de quatre à cinq heures, pour cuisiner 200 repas. L'association vit principalement grâce aux dons. Les seules aides publiques viennent du conseil général et du conseil régional. Une structure lourde à porter, surtout quand le nombre de migrants croît. Salam, cet été, s'est offert des vacances d'un mois. «Pour donner à manger, il faut être douze. A moins, on passe son temps à empêcher les bagarres, et il n'y a plus aucun échange avec les migrants. Et nous n'étions pas en nombre suffisant en août, explique Jean-Claude Lenoir. C'est quand même dur, et nous avions besoin de ce break, même entre nous. Il faut gérer la vie d'un collectif comme le nôtre, sinon on risque de le faire éclater sous la pression.» Jean-Claude Lenoir passe quand même tous les soirs sur les quais, pour distribuer couvertures et thé chaud. «Les policiers, quand ils embarquent tout le monde pour un contrôle, prennent les affaires qui restent et les broient», explique-t-il. Ce que contredit encore le directeur adjoint du cabinet du préfet, agacé : «Ces allégations sont récurrentes, mais la déontologie de base en matière d'interpellation est respectée : il n'y a pas de destruction d'affaires personnelles.» Clandestins. Le sujet est chaud, deux membres de Salam doivent comparaître devant un juge d'instruction pour avoir dénoncé sur un blog le comportement de la police, qui aurait sali et détruit un tapis de prière. Une nouvelle affaire, après le procès où deux militants avaient été condamnés mais exemptés de peine pour avoir hébergé des clandestins. L'abbé Boutoille, l'un des porte-parole de C'Sur, ironise : «Aujourd'hui, quoi que vous disiez à l'égard des forces de l'ordre, c'est tout de suite un outrage. On cherche à discréditer ces bénévoles alors qu'il faudrait les aider à tenir dans la durée. L'action du collectif satisfait d'un côté, car il s'occupe des réfugiés, mais dérange de l'autre. On voudrait un humanitaire qui se tait, qui aille dans le sens des décisions du gouvernement.» Les bénévoles, eux, galèrent : les stocks de vêtements, de chaussures surtout, sont vides. L'abbé Boutoille glisse, amer : «Ceci me fait toujours penser à une phrase de M. Sarkozy, qui disait : "Sangatte ferme, dans trois ou quatre semaines, on ne parlera plus des réfugiés à Calais."» | ||