La contagion des idées meurtrières
Première leçon de ce travail : "l'esprit de la Shoah" existe bien avant Hitler et le parti nazi. "Ce que la bureaucratie nazie exécute avait déjà été 'mis en mots'." On a oublié, semble-t-il, cette série continue de textes qui, de la fin du XIXe siècle aux années 1920, parlent en Europe d'exterminer des juifs. On y trouve pourtant des auteurs que l'on n'inscrit pas souvent dans l'histoire de l'antisémitisme le plus virulent : Dostoïevski, qui publie en 1877 des articles d'une violence extrême ; Maupassant, qui en 1881 revient d'Afrique du Nord avec des envies de meurtre judéicide. Le phénomène s'amplifie en Allemagne, dans les cercles völkisch à partir de 1895. Ce n'est pas une doctrine de l'extermination nécessaire qui s'élabore et se diffuse explicitement, mais plutôt l'acclimatation d'une possibilité. D'abord un meurtre de salon, des massacres virtuels qui ne passent encore que par des allusions, des dénégations ("il ne ! s'agit pas de les tuer, bien entendu..." ) et une palette ! d'imprécations antisémites que le nazisme va ensuite réutiliser sans les avoir produites.
Second apport du livre de Jean-Luc Evard : reconstituer le parcours de la croix gammée en Allemagne, en tant que signe de la guerre contre les juifs, depuis... 1895. C'est Alfred Schuler qui fut, à cette date, le premier à lier le swastika à l'idée d'un combat radical contre le christianisme, qu'il concevait comme la conséquence d'un complot juif universel contre les forces vitales originaires du matriarcat et du paganisme. Ce personnage étrange, qui en 1923 se fit enterrer habillé en Néron (persécuteur des judéo-chrétiens...), se passionnait pour la gnose et la perfection sexuelle supposée du monde antique. Influent dans le cercle du poète Stefan George, il y fut l'ami de Ludwig Klages, lequel rééditera ses textes antisémites en... 1940, en soulignant son antériorité dans le choix de la croix gammée, que pour sa part Rosenberg, l'idéologue du parti nazi, considérait, en 19! 26, comme "le signe éternel de la race" .
CONTIGUÏTÉS ET CONTAGIONS
Entre ces différents personnages, pas vraiment d'unanimité, mais au contraire des rivalités et des querelles, idéologiques autant que personnelles. Evard souligne comment les quatre noms de Schuler, Klages, Rosenberg et Hitler dessinent l'espace spécifique où va se constituer la "religion politique du nazisme" . "Schuler en est le pôle gnostique, Klages opère la transformation du modèle gnostique en métaphysique de la vie, Rosenberg transforme cette métaphysique en propagande antisémite de la NSDAP, Hitler transforme cette propagande en technique juridique et policière de la mise à mort des juifs" . Le plus ardu est évidemment de parvenir à élucider le processus de telles transformations : comment est-on passé, en quelques dizaines d'années, de l'ésotérisme au mouvement de masse, de la gnose néopaïenne aux consignes politiques du parti nazi, des élucubra! tions occultistes à la mécanique des chambres à gaz ? L'enquêt! e met en lumière des relais.
Le dernier résultat à signaler dans cette étude est son élaboration d'un modèle d'explication historique qui échappe à l'idée de causalité linéaire. Il procède plutôt par le repérage de contiguïtés, glissements et contagions. Les quatre principaux protagonistes, sans avoir été jamais tous rassemblés, sans partager non plus exactement tous les mêmes convictions, ont plusieurs points en commun.
Ils ont tous été liés à Elsa Bruckmann, accélératrice de l'antisémitisme sous toutes ses formes. Ils ont également partagé, selon des cas de figure à chaque fois distincts, au moins une partie du credo idéologique qui aboutit au meurtre. Le déroulement du processus est sinueux, voire hétéroclite. Mais il est malgré tout implacable. De transformation en transformation, finalement les idées tuent.
En lisant cette enquête, on ne pense pas qu'au passé. Chacun sait combien, ces dernières années, un peu partout en Europe, et singulièrement en Fr! ance, de nouvelles phrases profèrent les mêmes vieilles menaces. Dans certains pays arabes, on parle d'ailleurs ouvertement, chez les islamistes, d'extermination des juifs. A chacun de tenter d'arrêter, là où il se trouve, et autant qu'il le peut, la contagion des idées meurtrières.
SIGNES ET INSIGNES DE LA CATASTROPHE Du swastika à la Shoah, de Jean-Luc Evard. Ed. de l'Eclat, 232 p., 29 .