Le 23 décembre 2002, Omar Baha aurait peut-être dû fermer les yeux et accélérer le pas. Seulement voilà, cet acteur français dorigine algérienne ne supporte pas le spectacle qui se déroule devant lui: un groupe de policiers est en train de rouer de coups un jeune homme à terre, près de la station Château-dEau, à Paris. Baha sapproche. Et commence à tancer les représentants des forces de lordre. «Je vais signaler vos agissements au ministre de lIntérieur», les prévient-il. Puis il séloigne. A peine arrivé au métro, il est rattrapé, frappé et arrêté par les pandores passablement énervés.
Omar Baha va faire près de deux jours de garde-à-vue pour outrage, rébellion et même «incitation à lémeute», une infraction familière des dictatures du monde entier
mais inexistante en droit français! Relâché le jour de Noël, Baha porte plainte à son tour contre les policiers. La justice va donc instruire en parallèle les deux dossiers: contre Baha dun côté, contre les policiers de lautre. Pas à la même vitesse néanmoins. Un an plus tard, Baha est jugé pour rébellion et outrage, et relaxé. Mais il attend toujours, deux ans et demi après les faits, que sa propre plainte pour mauvais traitements soit examinée par les tribunaux
Au petit jeu du «plainte contre plainte», celle des forces de lordre est toujours traitée plus diligemment. Tous les policiers de France et de Navarre le savent. Et en profitent pour tenter déchapper aux sanctions. «Lultime arme de défense du fonctionnaire de police auteur de violences illégitimes est le dépôt de plainte pour outrage et rébellion à agent, note la Commission nationale Citoyens-Justice-Police, un observatoire mis sur pied par des associations de défense des droits de lhomme, le syndicat des avocats et celui de la magistrature. Ainsi, les personnes sont regardées par les autorités judiciaires non pas comme des victimes mais comme des auteurs du délit.»
Cachez ces bavures que je ne saurais voir. Montrez-moi plutôt des outrages et de la rébellion. Une stratégie payante pour la police, selon Fabien Jobard, un chercheur du Centre de Recherches sociologiques sur le Droit et les Institutions pénales (CESDIP): «Celui qui se plaint de violences policières mais est également sous le coup dune enquête pour outrages a de trois à dix fois moins de chances de voir son cas aboutir à une sanction que la victime non poursuivie par la police.» La technique de la contre-plainte ne suffit pourtant pas à expliquer lindulgence dont bénéficient trop souvent les forces de lordre. Enquêter sur les violences policières relève en effet de la gageure tant lesprit de corps règne dans les rangs. La très officielle Commission nationale de Déontologie de la Sécurité (CNDS), une autorité indépendante chargée denquêter sur les incidents mettant en cause la police, en sait quelque chose. Dans son dernier rapport annuel, publié il y a quinze jours, elle déplore cette culture qui «conduit des fonctionnaires à se solidariser et à uniformiser leurs dépositions au risque de couvrir les actes illégaux de collègues».
Cette omerta policière explique par exemple limpunité dont ont bénéficié les agresseurs de Baba Traoré il y a quatre ans. Ce Malien résidant en Espagne et ne parlant pas un mot de français est interpellé par la Police de lAir et des Frontières (PAF) à la gare dHendaye et conduit au commissariat. Là, selon ses dires, il est violenté avant dêtre relâché une demi-heure plus tard. Hospitalisé six jours, Baba Traoré porte plainte. Mais lenquête va se terminer par un non-lieu. Le juge dinstruction était en effet incapable de déterminer avec précision lauteur des coups, alors même que la victime lavait identifié sur photo. «On peut facilement en déduire que les policiers sétaient mis daccord pour ne pas coopérer avec les enquêteurs», estime aujourdhui Amnesty International, auteur dun rapport très sévère publié le mois dernier. Aucune sanction na été prise à lencontre des policiers de la PAF.
Que fait la police des polices dans ces cas-là? LInspection générale des Services (IGS) en région parisienne et lInspection générale de la Police nationale (IGPN), qui enquête dans le reste de la France, ne parviennent pas toujours à faire la lumière sur les affaires sensibles. Au début de lannée, deux agents de police impliqués dans une arrestation musclée à LHaÿ-les-Roses (Val-de-Marne) ont ainsi bénéficié dun non-lieu. Linterpellation, après un vol et une course-poursuite en voiture, avait mobilisé près de vingt-cinq policiers. Les jeunes délinquants, roués de coups, avaient dû être hospitalisés. Mais lenquête, faute de témoignages, na jamais pu déterminer avec précision les auteurs du passage à tabac. Parfois, la police des polices fait aussi preuve de mauvaise volonté. Comme dans cette affaire dutilisation massive de gaz lacrymogène dans un restaurant du 18e arrondissement de Paris, à la Saint-Sylvestre 2003. Un des convives intoxiqués meurt quelques heures plus tard. Mais lIGS se révèle incapable de désigner lauteur du gazage, parmi les sept policiers soupçonnés. Alors même que le coupable a bien dû, à un moment ou à un autre, demander une recharge de gaz pour remplacer celle utilisée et compléter ainsi son équipement!
Aux failles de lenquête vient parfois sajouter la mansuétude de la justice. Même, les faits les plus graves, les bavures mortelles ne sont pas toujours réprimés avec grande sévérité. Au printemps 2000, Riad Hamlaoui est abattu à bout portant par un Stéphane A., un policier lillois. Hamlaoui nétait pas armé mais avait le tort dêtre le passager dune voiture présumée volée. Lorsquil sextrait du véhicule, le coup de feu part, la balle lui traverse le cou. La mort instantanée. Le fonctionnaire de police est traduit devant la cour dassises, radié de la police et condamné à
trois mois de prison avec sursis! A laudience, le président de la cour justifiera la mansuétude du jugement en mettant en cause la formation «insipide» dispensée au fonctionnaire par lécole de police. Mais nira pas jusquà demander larrestation immédiate du responsable de ladite mauvaise formation, à savoir le directeur général de la Police nationale!
Les sanctions pleuvent... doux
La simple évocation dune éventuelle impunité de la police fait hurler au ministère de lIntérieur. Et la Place-Beauvau de brandir ses statistiques disciplinaires pour illustrer son intransigeance sur les principes. Lan dernier, 157 policiers ont été révoqués et 2 406 diversement sanctionnés, du simple avertissement à la suspension temporaire. De son côté, lIGPN reconnaît que les accusations de violences policières sont en augmentation. Ses services ont en effet traité 724 plaintes en 2004, soit 18,49% de plus que lannée précédente. Mais, après enquête, la police des polices rejette comme infondées sept accusations sur dix