Deux policiers condamnés à six mois ferme pour avoir martyrisé une collègue

Publié le par Clément

LE MONDE | 08.07.05 | 13h39  .  Mis à jour le 08.07.05 | 13h39
TOURS de notre envoyé spécial

ls regardent leurs chaussures cirées, les mains jointes sur le costume fraîchement repassé, l'air penaud et repentant. Devant le tribunal correctionnel de Tours, jeudi 7 juillet, ils ont l'air beaucoup moins rigolos qu'au commissariat. Au commissariat de Joué-lès-Tours, on les appelait "la Verrue" et "le Putois" , mais au commissariat, on rigolait. Avec la petite Marion L., la stagiaire, surtout le jour où ils l'ont déshabillée sur la photocopieuse.

La stagiaire a fait cinq tentatives de suicide. Les gardiens de la paix Eric Limouzin et Laurent Petit, et leur chef, la brigadier Hélène Tafforin, ont été, avant même leur procès, révoqués de la police.

Marion L. avait 22 ans lorsqu'elle a été affect! ée à Joué-lès-Tours, en mai 2000, comme adjointe de sécurité (ADS), aux côtés des deux gardiens, qui ont aujourd'hui 40 ans, sont mariés, ont deux enfants, étaient bien notés. Et, à partir de 2003, au côté d'Hélène Tafforin, surnommée "la Chef" , brigadier de police et pas méchante femme, qui faisait faire des dictées à la stagiaire pour ses examens.

Avec les deux hommes, c'était plus dur. Marion est une jeune femme blonde et timide, les gardiens lui ont vite expliqué que la police, c'était un métier d'homme, qu'il fallait qu'elle apprenne à pisser debout et qu'elle prenne un prénom masculin. Ils lui ont demandé de choisir entre Robert et Raoul, elle a choisi Raoul. Les plaisanteries fines ont suivi.

Elle a trouvé dans son casier des photos pornographiques, les deux hommes, en érection, mettaient les mains dans les poches et remontaient bien haut leur pantalon en lui disant de regarder leur "gros bâton de défense" . Ils la couchaient, de force, sur! un banc, "la table d'ouvrage" pour deviner à travers s! on uniforme si elle portait une culotte de grand-mère, ils lui donnaient des fessées. Un jour, ils l'ont douchée toute habillée. Et puis il y a eu le 7 septembre 2003.

C'était un dimanche matin. Eric Limouzin a brusquement tiré sur la chemise de la jeune femme. Elle lui a fait la même chose, les deux hommes se sont avancés, elle a reculé jusqu'à la photocopieuse. Ils ont entrepris de dégrafer son ceinturon. Elle s'est aussitôt accroupie et a croisé les bras pour protéger sa poitrine ; ils l'ont portée sur la machine, après lui avoir tiré sur le slip. La jeune femme se débattait, son arme est tombée. Eric Limouzin a essayé, du coude, d'appuyer sur le bouton de la photocopieuse.

La brigadier Tafforin a dit : "Laisse-toi faire Marion, tu vas te faire du mal" , et elle a obligeamment fait une série de photocopies des fesses de la stagiaire. La jeune femme a pu se rhabiller et les deux hommes, penchés sur la photocopieuse, ont ouvert leur braguette et lui ont d! it, "Viens nous la tenir ". Elle a pris le sexe de Laurent Petit, il se l'est photocopié. "J'avais peur d'eux , a expliqué la jeune femme. J'avais peur qu'ils recommencent et qu'ils montrent les photos à toute la brigade."

Le 10 septembre, elle s'est jetée par la fenêtre, puis elle s'est taillée les veines, s'est à nouveau défenestrée, a tenté les médicaments et s'est à nouveau jetée par la fenêtre peu avant l'audience. Un médecin a prévenu la police, l'enquête a été confiée à l'inspection générale de la police nationale (IGPN, la police des polices). Les trois policiers ont d'abord nié en bloc, puis tout avoué. Seule Hélène Tafforin maintient qu'elle a mis en marche la photocopieuse quand Marion avait encore son pantalon.

"TRÈS GRANDE LÂCHETÉ"

Au procès, l'ex-brigadier, aujourd'hui chauffeur de taxi, a tenté d'assumer. "J'ai fait preuve d'une très grande lâcheté" , est-elle convenu, avant d'aller pleurer d! ans les couloirs. Ses collègues ont murmuré des choses brèves ! et inaudibles. "Je me souviens comme si c'était hier , a expliqué Marion, c'était brûlant, la photocopieuse. On m'a bien humiliée, ce jour-là." Son avocat, Me Jean-Marc Florand, n'a pas eu de mots assez durs pour "la veulerie et la lâcheté" des trois fonctionnaires, et "la loi du silence" du commissariat où personne n'a rien vu, sauf une autre stagiaire.

Le procureur a dénoncé "le caractère sordide des faits" , spécialement pour des dépositaires de l'autorité publique : les trois policiers risquaient dix ans de prison, il en a réclamé trois avec sursis contre les deux hommes, deux avec sursis contre la brigadier.

L'avocat des deux gardiens de la paix a plaidé hardiment "le stress du métier" : "La plaisanterie, certes mauvaise, est un défoulement à la hauteur de ce qu'ont enduré" ces courageux fonctionnaires. "Tout se passait bien, on rigolait , a assuré Me Boualemn Bendjador. On! rigolait sur le sexe. Et alors ?" Il a lourdement expliqué que Marion L. était une enfant fragile. "Ces garçons, malgré ce qu'ils vous ont fait, Marion, ont une profonde amitié pour vous" , a assuré l'avocat.

Le tribunal, composé de trois femmes, a été au-delà des réquisitions, et condamné les deux hommes à deux ans de prison dont six mois fermes, la brigadier Hélène Tafforin à un an de prison avec sursis. Leur condamnation sera inscrite au fichier des agresseurs sexuels.


Franck Johannès
Article paru dans l'édition du 09.07.05
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