Le sud des Etats-Unis revisite son passé ségrégationniste

Publié le par Clément

LE MONDE | 10.06.05 | 13h14  .  Mis à jour le 10.06.05 | 13h14
PHILADELPHIA (Mississippi) de notre envoyée spéciale

uarante ans après les grandes manifestations pour les droits des Noirs, le sud des Etats-Unis revisite son passé ségrégationniste. Un procès hautement symbolique doit s'ouvrir, lundi 13 juin à Philadelphia, une petite bourgade du Mississippi. L'ancien membre du Ku Klux Klan Edgar Ray Killen est appelé à répondre du meurtre de trois jeunes militants antiracistes commis en 1964, une affaire rendue célèbre par le film d'Alan Parker, Mississippi Burning. Autant que la mise en accusation d'un accusé de 80 ans, c'est la rupture avec un certain Sud que le procès va consacrer, un Sud qui tentait jusqu'à ces dernières années d'effacer le passé.

Depuis 1989, la justice répare les "négligences" des! années 1960. De la Louisiane à l'Alabama, à la Floride et au Mississippi, 22 procédures ont été rouvertes. Seize anciens membres du Klan ont été condamnés. Comme l'écrivait, en janvier, le Washington Post, après l'arrestation surprise d'Edgar Ray Killen, une "procession de vieillards en menottes" a fait son apparition dans le Sud. Ils ont un point commun, notait le journal : "Ils ne regrettent rien."

Plusieurs facteurs ont contribué à ce retour sur l'histoire. A l'approche de la mort, des témoins se sont mis à parler. Une nouvelle génération de procureurs est arrivée, comme Mark Duncan, à Philadelphia, qui a grandi dans une communauté où "l'on savait que quelque chose n'allait pas, mais on ne savait pas quoi" , comme dit l'un de ses amis. Progressivement, la population s'est ralliée à l'idée qu'il n'était pas trop tard pour juger. Un institut pour la réconciliation raciale a vu le jour à l'université du Mississippi, dans la foulée du dialogue n! ational lancé en 1997 par l'ancien président américain Bill Cl! inton. Il aide les communautés à publier des brochures historiques sur les hauts lieux des droits civiques et à recueillir la parole des témoins encore vivants.

La presse a joué un rôle important. Après avoir vu le film d'Alan Parker, en 1988, le journaliste Jerry Mitchell, du Clarion Ledger, a refait les enquêtes qui avaient été bâclées. Il a prouvé que l'alibi de l'un des auteurs présumés de l'attentat contre l'église de la 16e Rue, à Birmingham, dans l'Alabama, était faux. L'enquête a été rouverte et Bobby Franck Cherry, 72 ans, a été condamné en 2002. Le journaliste a aussi fouillé les archives de la Commission d'Etat sur la souveraineté, une instance sans équivalent qui avait été mise en place dans le Mississippi pour essayer de sauver le système de ségrégation. Il a mis au jour tout un réseau auquel participaient les notables et la police. Il a même trouvé ­ et publié ­ des documents mettant en cause son propre journal. A l'époque, le Clarion Ledger se conformait! aux ordres, censurant les informations sur les incidents racistes ou les croix brûlées. Le journal a présenté ses excuses.

"LEÇON D'HISTOIRE"

Le triple meurtre de Philadelphia avait mobilisé jusqu'au président Lyndon Johnson. Il avait montré au pays que le Klan n'épargnerait personne, pas même des jeunes issus de bonnes familles juives new-yorkaises comme Michael Schwerner et Andrew Goodman. Avec James Chaney, originaire du Mississippi, les deux étudiants participaient au "Freedom Summer" , la campagne lancée à l'été 1964 par les associations du Nord pour aider les Noirs à s'inscrire sur les listes électorales. Pour les ségrégationnistes, "c'était comme si les Soviétiques débarquaient" , explique James Prince, le propriétaire du journal local, le Neshoba Democrat.

Un premier procès a eu lieu en 1967. Dix-neuf membres du Klan ont été jugés, mais seulement pour une infraction aux droits civiques, la justice de l'Etat, seu! le compétente pour ouvrir une information pour meurtre, n'ayan! t pas jugé bon de le faire. Sept accusés seulement ont été condamnés, à des peines de trois à dix ans de prison. Edgar Ray Killen n'a pas été condamné, l'une des jurés estimant impossible d'envoyer un pasteur en prison. Pendant toute sa vie, il a habité sur la route 515, à 4 kilomètres du lieu de l'embuscade de 1964. Il a continué de couper du bois et de délivrer des sermons dans une petite congrégation baptiste.

Le 10 mars, à un mois de la première date prévue pour le procès, il s'est fracturé des os en sciant un arbre. Le 8 juin, son avocat a encore tenté de faire reporter le procès, mais le juge a tenu bon. "Beaucoup, ici, n'ont pas une idée exacte de ce qui s'est passé, note le procureur Duncan, ils vont prendre une leçon d'histoire avec ce procès."


Corine Lesnes
Article paru dans l'édition du 11.06.05
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Publié dans International

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