Michel Serres : «L'enjeu, c'est l'acceptation de la société moderne»

Publié le par Clément

Le philosophe Michel Serres, membre de l'Académie française et professeur à la Stanford University de Californie, auteur récemment de Rameaux (éd. Le Pommier), explique au Figaro que le débat sur la Constitution européenne a été l'occasion pour les citoyens de se prononcer sur le devenir du projet moderne et sur «le processus irrésistible qui le gouverne», en se référant à des «idées de l'homme et de la société» radicalement opposées.

Propos recueillis par Alexis Lacroix
[06 juin 2005]


 
(Photo M. Archambault/Le Figaro.) 


LE FIGARO. – Quels enseignements principaux tirez-vous du résultat du référendum français et de ceux de la consultation populaire en Hollande ?


Michel SERRES. – Le référendum que vient de vivre la France a servi de révélateur occasionnel d'un enjeu très éloigné de son objet réel (le choix, ou non, d'une Constitution pour l'Europe). Le principal enseignement que je tire de la débâcle des avocats du traité constitutionnel, ce n'est pas le constat d'une crise politique dûment commentée ces jours-ci ; c'est surtout que ce «séisme» électoral a mis au jour un partage plus profond et plus fondamental – celui qui porte sur notre idée de la société désirable. De ce point de vue-là, le débat sur l'Europe a été l'occasion d'une formidable redéfinition des clivages politiques et sociologiques sur lesquels nous nous étions habitués à vivre depuis un demi-siècle. C'est cette redéfinition qui m'intéresse ici, parce qu'elle bouleverse tous les critères avec lesquels nous nous étions habitués à penser le devenir de nos sociétés.



Lors du référendum, les Français, d'une manière inattendue, se seraient donc prononcés, selon vous, sur leur idée de la société désirable ?


En fait, bien au-delà de ce que certains décrivent comme un «tsunami» politique, le tour dramatique de la consultation référendaire, en France comme en Hollande, révèle qu'au sein des pays occidentaux, depuis deux décennies environ, une tension croissante est née entre différentes idées de l'homme et de la société. Et ce clivage de nature anthropologique bouleverse aujourd'hui les enjeux politiques, sociaux et électoraux au travers desquels il trouve à s'exprimer.


En France comme aux Pays-Bas, c'est moins tant sur un projet européen que se sont exprimés les électeurs que sur le projet moderne comme tel ?



Ce qu'il y a de remarquable, dans ces référendums, c'est que les électeurs se sont saisis de la question posée pour lui donner une réponse globale, très éloignée de son objet. Contrairement aux apparences, ce n'est pas l'approbation ou le rejet du traité constitutionnel qui les a guidés dans leur choix, c'est une alternative plus essentielle – l'acceptation délibérée ou le refus lucide de la société moderne, de son projet et de ses contraintes. En ce sens, le référendum de dimanche dernier fait partie des événements politiques qui éclairent, à eux seuls, l'évolution de la culture en général. De ce point de vue-là, la déroute du oui m'évoque davantage les dernières élections américaines que le 21 avril 2002, auquel tant de commentateurs font référence depuis le début de la semaine.


Parce que des peurs et des hantises semblables se sont exprimées dans un cas comme dans l'autre ?



N'allons pas trop vite en besogne ! Et gardons-nous d'employer des vocables qui frisent toujours l'anathème, surtout dans le climat d'effervescence post-référendaire. Non, ce qui apparente le référendum sur l'Europe à la dernière élection présidentielle américaine, c'est qu'ils ont été, l'un comme l'autre, l'instrument occasionnel d'un jugement massif sur l'évolution générale de nos sociétés.


Au fond, un des clivages les plus marquants n'est-il pas l'idée que l'on se fait du progrès ? N'est-ce pas la définition de ce dernier qui dessine une des lignes de partage les plus décisives de nos sociétés ?



Le 2 novembre dernier, beaucoup de «bushistes» ne se sont pas contentés de dire non à la libéralisation d'un certain nombre de contraintes morales et sociales, à l'avortement, au mariage gay. Ils ont opposé une fin de non-recevoir à la direction générale que leur semble prendre l'histoire mondiale. Ils ont, surtout, récusé le processus dans lequel nous sommes engagés. L'analogie avec les partages qui se sont fait jour concernant la Constitution européenne est de ce point de vue-là frappante. Ce sont les mêmes questions qui ont agité les électeurs, ce 29 mai. Pour certains Français, l'ordre de marche global de nos sociétés est paré de toutes les vertus. Pour d'autres, il est intolérable. Le référendum a donc dévoilé un clivage bien plus essentiel que celui qui oppose les tenants de tel ou tel modèle économique ou de tel ou tel modèle d'intégration économique. Le critère déterminant n'a pas été à mon sens l'avis qu'émettent les Français sur des enjeux aussi différents que les dérégulations ou l'ébauche d'une souveraineté transétatique, mais l'évaluation portée sur le processus irrésistible qui gouverne nos sociétés – et avec les nouveautés radicales qu'il apporte.



Dans l'un de vos livres récents, Hominescence, vous réfléchissez sur ces mutations anthropologiques radicales. En quoi ces dernières sont-elles devenues déterminantes, au point de créer une communauté de destin entre les deux rives de l'Atlantique ?



Dans Hominescence (1), j'évoque les problèmes soulevés par la médecine, la biologie, la pharmacologie. Je réfléchis à la manière dont l'allongement de la durée de l'espérance de vie rejaillit sur notre conception même de l'humain. Citons aussi la chute vertigineuse du nombre d'actifs dans les populations agricoles au cours du XXe siècle. En cent ans, nous sommes passés d'environ 79% à 2, 3%. Voilà une révolution anthropologique décisive ! L'ère ouverte avec le néolithique – qui a marqué les débuts de l'agriculture – est peut-être en train de prendre fin. De même, si le parallèle s'impose, à mon sens, entre le 29 mai et le 2 novembre américain, c'est que chacun de ces rendez-vous électoraux a été l'occasion d'affirmer le primat de l'enjeu anthropologique sur l'enjeu politique apparent. Et que, dans un cas comme dans l'autre, les électeurs, dans le secret de l'isoloir, ont en fait réagi aux changements de fond qui emportent la condition humaine vers du radicalement neuf...



Les Etats-Unis passent souvent pour des précurseurs du destin de l'Occident tout entier. Professeur à Standford, qu'y voyez-vous poindre ?


En l'occurrence, ce qui me frappe, dans cette Amérique où j'habite une moitié de l'année, c'est le fossé accusé qui s'est creusé entre deux populations, l'une qui résiste à ce que j'ai appelé le processus d'«hominescence» ; l'autre qui, campant déjà sur la rive du futur, l'accueille et l'acclame.


Et ce fossé, d'après-vous, n'est pas réductible à des fractures sociales et ethniques ?


Absolument pas ! Parce qu'il met aux prises des groupes de citoyens qui ont cessé de se comprendre, dans la mesure où ils adhèrent à des valeurs presque opposées. Dans une société américaine où le processus d'hominescence se déploie de manière exemplaire, on voit très bien qui sont ceux qui le détestent et qui rejettent sa révolution anthropologique, et ceux qui, en revanche, le portent au pinacle. Les vraies fractures des débats politiques, dans ce pays déchiffré par Tocqueville, sont anthropologiques. Elles portent sur l'idée de l'homme. C'est aussi en train de nous arriver, lentement et sûrement, en Europe.

(1) Hominescence, de Michel Serres (Le Pommier, 2001).

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Publié dans Politique

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