Le divorce consommé entre les Français et les hommes politiques
Il ne fait aucun doute que sans cette consultation populaire, qui a permis un débat sans précédent, les députés et les sénateurs auraient ratifié sans histoire ce traité par la voie parlementaire. Mais quel décalage, alors, avec le pays réel...
Les politiques le représentent-ils de façon juste, dès lors qu'un tel désav! eu leur est infligé ? Que dire du fait que 94 % des électeurs de l'extrême gauche et 93 % de ceux du Front national ont voté non, alors qu'aucun de ces partis n'a de siège au Parlement ? Il n'y a plus de prescription ni d'ordre qui tienne. Les électeurs se détournent de leurs partis, de leurs représentants, de leurs gouvernants.
Le non sanctionne bien sûr la politique du gouvernement et l'usure d'un premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, maintenu en fonction au-delà du raisonnable. Mais pas seulement. Il traduit aussi le fossé qui s'est creusé entre les citoyens et leurs institutions, au sens large.
L'une des causes tient sans doute au manque cruel de renouvellement de la classe politique. Combien de carrières interminables pourrait-on recenser... Pour un jeune, faire son trou en politique relève quasiment de l'exploit, tandis que d'autres affichent une longévité inhabituelle à l'étranger.
AUCUN SIGNE DE RAJEUNISSEMENT
En consti! tuant son nouveau gouvernement "resserré" , jeudi 2 jui! n, Dominique de Villepin n'a d'ailleurs donné aucun signe de rajeunissement. Quel message envoie-t-il aux jeunes, premiers touchés par le chômage et qui ont voté non à 56 % ? Eux que le président avait déclaré ne pas comprendre, le 14 avril, sur TF1. Jacques Chirac, lui, avait bénéficié de l'audace du général de Gaulle, qui avait appelé au gouvernement le benjamin de l'Assemblée nationale qu'il était alors. C'était en 1967, et il avait 35 ans.
Pour les femmes, les progrès à accomplir restent considérables, malgré une loi sur la parité. A elles, les circonscriptions ingagnables, les tâches mineures ou les secteurs "féminins" . Sans parler des citoyens ou des citoyennes issus de l'immigration auxquels les partis, qu'ils soient de droite ou de gauche, se refusent encore à faire une place à la mesure de celle qu'ils tiennent dans la société.
Non content d'ignorer le monde tel qu'il est, l'univers politique s'enferme dans une homogénéité peu commune. Mêmes écol! es, même culture, mêmes milieux et codes sociaux identiques : on est entre soi et on y reste. Combien d'ouvriers, qui ont voté à 79 % pour le non, siègent à l'Assemblée nationale ?
Le monde politique ne reflète que très imparfaitement la société. Au crédit, cependant, de Dominique de Villepin, la nomination de l'écrivain d'origine maghrébine, Azouz Begag, au poste de ministre délégué à la promotion de l'égalité des chances.
Pour le reste, il est bien difficile de répondre aux aspirations de ses concitoyens quand les vrais problèmes ne sont ni expliqués ni traités. Ainsi, le système politique ne s'est pas donné les moyens de s'approprier le débat sur la mondialisation. Le succès d'une organisation comme Attac, comparable à celui des mouvements d'éducation populaire de l'après-guerre, n'est pas un hasard. Mais Attac n'est pas un décideur politique.
Là où il y a du débat, les décisions ne se prennent pas et là où les décisions se prennent, il n'y a pas de déb! at. Ni de pédagogie. Parmi ceux qui ont concouru aux élections! en 2002 et 2004, qui a parlé d'un futur traité constitutionnel pour l'Europe ? Qui a expliqué les conséquences de l'élargissement ?
Les citoyens eux-mêmes ne comprennent plus la façon dont fonctionnent leurs propres institutions. Les trois années qui viennent de s'écouler en ont encore obscurci la vision. Le premier ministre qui, selon l'article 20 de la Constitution, "détermine et conduit la politique de la Nation" , est devenu, avec le quinquennat mis en oeuvre en 2002, une sorte de super-chef de cabinet du président. Celui-ci, qui doit être un arbitre, est devenu le vrai chef de l'exécutif.
ÉLECTIONS "RIDICULES"
Quant aux institutions européennes, qui étaient le véritable objet du référendum, le cas est pire encore. Elles restent mal connues, peu investies par les politiques. Jacques Calvet, ancien président de Peugeot, se plaît à qualifier les élections européennes de "ridicules" . On y élit, dit-il, "des jeunes f! emmes très proches de partis politiques, des militants qu'on ne peut pas rémunérer, ou des recalés de la vie politique nationale qui trouvent ainsi un parachute" .
Le jugement est, certes, excessif. Mais c'est, sans doute, faute de ne jamais avoir compris les mécanismes actuels qu'une majorité de citoyens en a refusé de nouveaux. Les politiques pouvaient toujours s'égosiller pour convaincre "Mais puisque l'on vous dit que c'est mieux !" , ils ne sont plus crédibles.
La répartition du non
Le non à la Constitution
selon la proximité partisane :
Pour les partis
ayant appelé à voter oui :
Verts : 60 %
PS : 56 %
UDF : 24 %
UMP : 20 %
Pour les partis
ayant appelé à voter non :
Extrême gauche : 94 %
PCF : 98 %
FN : 93 %
Le non à la Constitution
selon la proximité sy! ndicale :
Pour les syndicats
favorables au oui :! p>
UNSA : 51 %
CFDT : 43 %
CFTC : 35 %
Pour les syndicats
favorables au non :
SUD : 79 %
CGT : 78 %
FO : 75 %
CGC-CFE : 15 %
(Enquête Ipsos/Le Figaro/France 2/Europe 1).
Selon un sondage paru
dans Le Figaro du 27 mai,
les consignes données
par les partis sont un argument de vote pour 4 % des électeurs
se prononçant pour le non,
et pour 6 % des électeurs
se prononçant pour le oui.
Pour 24 % des électeurs,
dire non est l'occasion
de s'opposer au gouvernement
et à Jacques Chirac.
(Enquête Ipsos/
Le Figaro/France 2/Europe 1).