Les élus sans le peuple, par Bertrand Le Gendre
Dans le rôle du timonier en chef, Jacques Chirac est le premier à faire les frais de cette désaffection. La popularité des représentants de la nation n'est pas brillante non plus, comme le révèlent les indicateurs de TNS-Sofres. Ils mon! trent que 36 % seulement des Français ont confiance en leurs députés, alors que 61 % ne leur font pas crédit. Seuls les maires et les conseillers généraux échappent à ce désamour. Mince consolation, car ce clivage renforce l'idée que plus un élu est comptable de l'avenir moins il est écouté.
Les études de TNS-Sofres montrent aussi que les électeurs hésitent à considérer que la politique est "une activité honorable" ; 58 % le pensaient il y a quatre ans contre 50 % seulement l'automne dernier. "Honorable"... Ce n'est pas seulement la compétence des élus que ce mot mesure, mais leur désintéressement, sinon leur honnêteté.
Une défiance que la chronique des petits et grands scandales politiques n'a cessé d'alimenter récemment : condamnation d'Alain Juppé pour financement illégal du RPR (décembre 2004) ; démission d'Hervé Gaymard, le ministre de l'économie, pour occupation, aux frais du contribuable, d'un duplex de 600 mètres carrés à Paris (février 2005) ; af! faire des marchés truqués d'Ile-de-France, trois mois d'un feu! illeton judiciaire qui n'a épargné ni la majorité, ni le PS, ni les Verts ; procès Schuller-Balkany, "copains coquins" des Hauts-de-Seine sous étiquette RPR...
Pour éviter d'être assimilée à ces moutons noirs, la corporation tout entière aurait dû faire preuve d'un surcroît d'abnégation et de sens civique.
Or, c'est le contraire qui s'est passé. Conserver son poste, sinon ses privilèges, semble primer pour elle sur l'intérêt général.
Ainsi du non-cumul des mandats, toujours promis, souvent remis. Et du mode d'élection. Pour tenir compte de l'évolution de la population française, les circonscriptions où auront lieu les prochaines législatives auraient dû être remodelées, certaines supprimées, d'autres créées. Mais c'eût été contrarier trop de sortants : il n'y aura pas de redécoupage. Les Français voteront en 2007 sur la base de la carte électorale de 1986.
Ce petit arrangement entre amis serait sans conséquence s'il n'aggravait pas la déconnexion des! élites politiques et du peuple. Celui-ci ne se sent pas compris par des élus dont la sociologie n'a qu'un rapport lointain avec le corps électoral. Les députés ont en moyenne 56 ans et 7 mois aujourd'hui contre 49 ans et 6 mois en 1981. En 1997, l'Assemblée nationale comptait 10,9 % d'élus femmes. Cette proportion est passée à 12,3 % en 2002, soit une progression de 1,4 point. Rarement le "pays légal" aura moins été en phase avec le "pays réel".
Ce décalage s'est aggravé depuis que M. Chirac a inauguré son deuxième mandat. Lui-même est un mal élu : 14 % seulement des Français en âge de voter lui ont apporté leurs suffrages au premier tour de la présidentielle de 2002 (19,9 % des suffrages exprimés). Tandis que le même 21 avril, les candidats qui n'ont aucun représentant au Parlement (Jean-Marie Le Pen, Bruno Mégret, Olivier Besancenot, Arlette Laguiller, Daniel Gluckstein) totalisaient 29,64 % des suffrages exprimés.
D'où le sentiment que le rejet de la Constit! ution européenne était inscrit dans les résultats du 21 avril.! Le 28 février, nouvelle manifestation de ce décalage, 82 % des députés et sénateurs réunis à Versailles donnaient leur feu vert au traité constitutionnel. Trois mois plus tard, le 29 mai, 55 % des Français votaient non, accréditant l'idée que le fossé est toujours aussi large entre les électeurs et ceux qui prétendent parler en leur nom.
PARAÎTRE "MODERNE"
Les promesses semées à tout vent ajoutent à ce malaise. M. Chirac avait juré que les impôts et les charges baisseraient de 30 milliards d'euros entre 2002 et 2007. La croissance devait être d'au moins 2 % cette année, elle sera peut-être de 1,5 %. Le déficit de la Sécu, c'était acquis, allait diminuer notablement. Ça ne sera pas mieux que l'année dernière et plutôt pire qu'il y a deux ans.
Cette impuissance à tenir parole nuit sérieusement à la réputation des politiques, qui donnent le sentiment de ne plus avoir prise sur les événements. La mondialisation avait déjà réduit leur rayon! d'action et voilà que la construction européenne semble à son tour leur échapper. M. Chirac fait ce qu'il peut pour regagner le terrain perdu mais, en l'obligeant à parler en ministre de l'agriculture plutôt qu'en architecte de l'Europe future, Tony Blair l'a "ringardisé".
Au Britannique le discours sur la recherche et les hautes technologies, levain de l'Europe de demain. Au Français la défense courroucée du monde agricole, façon Jules Méline (1838-1925), figure emblématique du protectionnisme français que la PAC n'a que trop perpétué. Le président français a senti le danger et a tout fait, le 14 juillet, pour paraître "moderne" en insistant sur le projet Iter ou sur celui d'une bibliothèque numérique façon Google.
Aux yeux de millions de Français, surtout les plus jeunes, M. Chirac, qui depuis un quart de siècle s'est présenté à toutes les présidentielles sans exception, appartient à un autre âge de la politique. Un décalage générationnel que la campagne réf! érendaire n'a fait qu'aggraver et qui a tourné à la quasi-déro! ute, le 14 avril sur TF1, lorsque le chef de l'Etat a tenté de convaincre 80 jeunes adultes des bienfaits de la construction européenne.
Comme tous les politiques de sa génération, M. Chirac met à côté de la plaque lorsqu'il invoque les guerres d'hier pour sanctifier l'Europe d'aujourd'hui. Appelée à la rescousse alors que le non menaçait de l'emporter, Simone Veil, ancienne présidente du Parlement européen, a même surenchéri : "Mes camarades de déportation (...) sont presque tous pour le oui." Pour une majorité de Français, la paix et la prospérité sont un acquis. 1957, date du traité de Rome, est de l'histoire ancienne. Le divorce des Français avec nombre d'élus tient à leur incapacité à éclairer l'avenir, à relier aujourd'hui à hier. Nouvelles technologies de l'information et de la communication, progrès scientifiques vertigineux, menaces écologiques, mondialisation des échanges, résurgence des fanatismes... Jamais une époque n'a été aussi grosse de promesse! s et de menaces, sauf peut-être à l'avènement de la modernité, entre la fin du XIXe siècle et la guerre de 14-18.
Le silence des politiques sur cette nouvelle modernité explique que les Français ne les tiennent plus pour des passeurs. Et qu'ils ne leur prêtent plus qu'une oreille distraite. Depuis quand ? Depuis la chute du mur de Berlin, sans doute, date à laquelle les Français ont à la fois perdu leurs repères idéologiques le communisme était vaincu, le capitalisme triomphait et leurs repères géographiques : les frontières de l'Europe s'étendaient désormais jusqu'à Tallinn (Estonie) et Sofia (Bulgarie).
Une classe politique moins provinciale, moins centrée sur elle-même, aurait sans doute pris la mesure de ce basculement. Elle se serait efforcée de mieux expliquer à ses concitoyens l'Europe et le monde. Au lieu de quoi elle donne en spectacle ses querelles, ses ambitions et parfois ses déboires conjugaux. Prodigue en promesses et avare de résult! ats, elle a déboussolé les Français et fait le lit des démagog! ues, qui ne se recrutent plus seulement à l'extrême droite. C'est un signe.