Halphen: celui qu'on voulait casser

Publié le par Clément

Pendant sept ans, le juge Halphen a enquêté sur le dossier des HLM de Paris. Pendant sept ans, il a été suivi, photographié, espionné, mis sur écoutes. Didier Schuller a organisé un traquenard contre lui. Les policiers ont refusé de l'assister. Des proches de Chirac l'ont traîné dans la boue. Pendant sept ans, il s'est tu. Il a tout supporté. Sauf son dessaisissement en septembre 2001. C'est pourquoi aujourd'hui il parle. Histoire d'un «petit juge» qui voulait le rester


Halphen celui qu'on voulait casser«Putain, y a plus de bande ! »... Un jour où la compagne d'Eric Halphen téléphonait, elle a entendu ce cri rageur dans le combiné. En cette année 1995, le juge a déjà depuis quelque temps la certitude d'être sur écoutes et il n'est pas d'humeur spécialement gaie, mais il a presque envie de rire. « Putain, y a plus de bande ! » Une maladresse de branquignol qui donne à l'histoire d'Eric Halphen toute sa dimension tragicomique. L'histoire d'une déstabilisation qui emprunte aux techniques les plus sophistiquées comme aux bourdes les plus grotesques. Sept ans de chausse-trappes et de complots dignes de la plus mauvaise des séries B... Que d'énergie dépensée par les ennemis d'Halphen ! Tout ça pour quoi ? La consécration médiatique du « petit juge » à quelques semaines de la présidentielle.
Avant même qu'il ne paraisse, son probable best-seller (1) a inquiété la chiraquie : son « brûlot », disait-on, allait modifier le cours de la campagne électorale. Le juge si décrié devenait tout d'un coup le principal adversaire du président de la République ! Au RPR, on préparait déjà la riposte : Halphen n'a pas encore obtenu sa mise en disponibilité et il s'apprête à violer le secret de l'instruction. Scandaleux ! Et puis la semaine dernière, changement de stratégie. Les mêmes se répandent partout pour dire que son livre est un pétard mouillé. Eric Halphen, qui va finir par détenir le record de victime des coups tordus, se fait voler son ouvrage avant sa sortie en librairie. « Le Figaro » en publie des extraits tronqués (avant « Libération », à qui l'éditeur avait réservé l'exclusivité des bonnes feuilles) sous le titre « Le vrai faux pamphlet du juge Halphen ». Pour désamorcer la bombe annoncée, un journal de droite dame le pion à un quotidien de gauche. Encore une opération tout en finesse ! Plus subtilement, avocats et aboyeurs du RPR affûtent d'autres armes pour les jours qui viennent : « Eric Halphen a avant tout été sanctionné par ses pairs, il n'est la victime que de son incompétence »µ Les écoute-t-on encore ? On retient d'abord que la vie privée d'Eric Halphen a été piétinée, qu'il a été filé, pris en photo, que l'Elysée s'est abaissée à prendre des renseignements sur sa nouvelle compagne. On hume les effluves peu ragoûtantes des arrière-cuisines et on se moque, pour un moment au moins, de la casuistique juridique. Eric Halphen, que l'on a voulu casser - parce qu'on a voulu le casser -, fait l'ouverture du 20-Heures.
Il n'a pourtant pas une tête de héros. Il ressemble à un Français moyen. Il a des joues rondes et des yeux malicieux. Il a un crâne légèrement dégarni. Il a deux enfants et il est divorcé. Il aime le foot et le bon vin. C'est tout. Dans sa biographie, on cherche la faille qui aurait pu laisser deviner son « destin ». Rien à signaler si ce n'est qu'il est né, il y a quarante-trois ans, à Clichy-La-Garenne, dans les Hauts-de-Seine, un département qui le rendra célèbre trois décennies plus tard. Des parents journalistes (le père à « l'Equipe », la mère à « Elle »), une enfance et des études sans histoires (ENM, promotion 1982). « Il n'avait pas l'âme d'un leader ni celle d'un idéologue », se souvient l'un de ses amis de fac. L'avocat Charles Libman, ami de la famille, qui « l'a vu naître », affirme : « Encore aujourd'hui, je suis incapable de vous dire quelle est la couleur de son bulletin de vote. » Les fins limiers du RPR ont fouillé son passé. Ils n'ont rien trouvé à se mettre sous la dent. Même pas une carte à l'Unef ! D'autres officines en ont été réduites à se rabattre sur ses vacances aux Antilles en 1996.
C'est Jean-Claude Méry qui le raconte dans l'intégrale de sa cassette posthume, un passage qui n'a pas été publié dans « le Monde » en octobre 2000. « On l'a pris en photo », lâche le financier occulte du RPR. Le juge en maillot de bain, avec sa nouvelle compagne, la belle affaire ! Mais le sourire écoeurant de Méry montre jusqu'où « on » a été capable d'aller pour essayer d'avoir la peau du gêneur. Les photos, assure Eric Halphen, devaient sortir dans un tabloïd britannique, puis être reprises dans un journal français sur le thème « voici comment les journaux d'outre-Manche traitent nos juges » ! « On » n'a pas été jusque-lൠMais cette histoire a fini par filtrer dans la presse.
Le magistrat, qui ne souhaitait pas la rendre publique, aurait pu en profiter pour s'indigner de ce sordide espionnage. Il n'en fait rien. Ce n'est pas son genre, quoi qu'en dise ceux qui lui reprochent sa médiatisation. Il a commencé par faire la une à son corps défendant.
Début 1994. Son nom apparaît dans la rubrique affaires des journaux, accompagné toujours de la même liste de qualificatifs convenus et élogieux : « courageux, tenace, opiniâtre ». Et « discret ». Le « petit juge de Créteil », parti d'une banale affaire de fausses factures, est en train de déboucher sur un dossier autrement plus explosif, dit des « HLM de Paris », où il pourrait mettre au jour un financement occulte du RPR, à l'approche de la présidentielle de 1995. Les chiraquiens sont alors persuadés que l'affaire des HLM est téléguidée par le clan Balladur-Pasqua. Mais en décembre 1994 le juge Halphen perquisitionne dans les locaux du « Clichois », le journal électoral de Didier Schuller, directeur général de l'office HLM des Hauts-de-Seine, un proche de Charles Pasqua, patron du conseil général et ministre de l'Intérieur ! A cette époque, pour la majorité des Français, Eric Halphen n'est encore que cet homme qui sort d'un pas pressé du tribunal, imperméable lambda et pipe au bec. Mais quelques jours plus tard, à la faveur d'un rebondissement concocté par des Pieds Nickelés qui se prennent pour des barbouzes - à moins que ce ne soit l'inverse -, il devient la proie de tous les paparazzis. Il n'est plus seulement le juge Halphen, il est le gendre d'un psychiatre fou qui s'est pris pour un agent secret.
Cette histoire aussi pourrait donner lieu à une franche rigolade. Voici donc le docteur Jean-Pierre Maréchal, sexothérapeute et entomologiste passionné de papillons, mais aussi militant RPR, amateur de safaris et franc-maçon comme Didier Schuller, dont il soigne la mère et la femme ! Naïf ou pervers, le psychiatre s'est laissé approcher par celui qui est dans la ligne de mire de son gendre. Le conseiller général lui fait croire qu'il attend de lui une intervention auprès du juge pour qu'il lève le pied sur son enquête. Dans le même temps, il s'empresse de porter plainte contre le psy. Maréchal est mis sur écoutes. Le docteur sera arrêté en flagrant délit au moment où Schuller lui remet 1 million de francs à l'aéroport de Roissyµ Oui, on pourrait rire. Mais l'« opération Maréchal » est un scandale qui implique les plus hautes autorités de l'Etat. Le directeur central de la Police judiciaire en personne, Jacques Franquet, a piloté l'enquête, ordonné des écoutes administratives illégales, organisé le traquenard de Roissy avec des policiers des stups. Schuller affirmera plus tard que Balkany et Pasqua lui ont ordonné de monter cette souricière contre Maréchal, avec la bénédiction de Balladur.
Pour l'heure, que fait Eric Halphen ? Il pourrait hurler au complot, donner une conférence de presse. On ne l'entend pas. « Cela a été tellement dur, dit-il aujourd'hui. J'ai failli tout laisser tomber. » Certes, l'« affaire Maréchal » a fait long feu (bien qu'aucune enquête n'ait jamais été ouverte pour rechercher les commanditaires de cette manipulation). On voulait faire passer Halphen pour un ripoux, il n'en paraîtra que plus incorruptible. Mais cette opération de déstabilisation avait peut-être un autre but. « Le père de ma femme était en garde à vue, explique Eric Halphen, au moment où mon couple était en difficulté. » Comme par hasard. Son histoire conjugale était le seul maillon faible du juge. Son couple volera d'ailleurs en éclats. Difficile d'avoir envie de travailler dans ces conditions. Surtout quand le procureur général de Paris, Jean-François Burgelin, préconise de dessaisir le juge Halphen de son dossier HLM. Bien sûr, dit Burgelin, le juge n'est coupable de rien, mais pour une bonne administration de la justiceµ La chancellerie et Matignon sont sur la même ligne. Pour faire échec à la manoeuvre, il faudra que François Mitterrand convoque le CSM, qui se prononcera contre le dessaisissement d'Halphen. En revanche, le volet Hauts-de-Seine de l'enquête lui sera retiré.
C'est la technique dite du « saucissonnage ». Eric Halphen assure en avoir fait les frais pendant sept ans d'instruction. Le garde des Sceaux, Jacques Toubon, a placé des hommes sûrs au parquet. Une fois, on classe sans suite (l'appartement du fils Tiberi par exemple). Une autre, on envoie un hélicoptère dans l'Himalaya. Moins spectaculaire mais aussi efficace : on refuse un supplétif, ou on découpe une affaire en distribuant des bouts de dossiers à plusieurs juges et en s'appuyant chaque fois sur d'imparables arguments juridiques. Mais on ne peut pas toujours tout prévoir. Ainsi, le 20 juin 1996, Eric Halphen rejoint des policiers à Paris pour une perquisition sur laquelle il ne leur a donné aucune précision. Pourquoi ? Parce qu'à plusieurs reprises il a eu la désagréable surprise de constater que sa venue avait été annoncée et que des documents avaient été déménagés. Cette fois, les policiers découvrent au dernier moment, place du Panthéon, qu'ils vont chez Jean Tiberi, le maire de Paris. Ils téléphonent alors au directeur central de la PJ, qui leur ordonne illico deµ planter le juge. Le lendemain, c'est un tollé. Même Patrick Devedjian s'insurge, c'est dire. Et Halphen ? Le voit-on sur un plateau de télévision ? Non, encore une fois il est muet.
Il se sent de plus en plus seul. Il n'adresse plus la parole à son procureur. Il se méfie de certains policiers. Il s'est lancé dans une épreuve de force avec Yves Bertrand, le patron des RG, au sujet d'une sombre histoire de notes blanches sur l'affaire des HLM et d'un mystérieux corbeau qui l'inonde de lettres anonymes. A partir de 1997, son enquête marque le pas. Quelques mois plus tard, il publie un polar, « Bouillottes » (2), sa seule apparition publique, choisie et assumée. Un roman à clé où il règle ses comptes ? Non, l'histoire funèbre d'un misanthrope qui rumine sa vie ratée et qui veut supprimer deux médecins incompétents responsables du décès de ses parents !
Déprimé, le juge ? A cette époque, il lui faut affronter une incessante bataille judiciaire. Elle est menée tambour battant par une armada d'excellents avocats, encartés au RPR ou non. Ils font leur travail. Ils traquent l'erreur de procédure. Et ils trouvent. Ils obtiennent des annulations, notamment de la saisie du rapport de Xavière Tiberi ou de la mise en examen de Robert Pandraud et de Rémy Halbwax. Mais en octobre 2000 l'essentiel de l'enquête initiée en 1994 est validée par la cour d'appel de Paris. Il n'empêche ! Le procès en incompétence du juge Halphen est dorénavant régulièrement instruit sur la place publique. Halphen est « nul », « brouillon », « lamentable », « juge le plus annulé de France », « accumulant les échecs personnels », les « cafouillages », le « hors-piste judiciaire », etc., s'époumone régulièrement Patrick Devedjian... Jamais on n'a attaqué ainsi un magistrat. Les avocats qui ferraillent dans le dossier acceptent au moins de lui reconnaître quelques qualités. Francis Szpiner : « Eric Halphen, contrairement à beaucoup de ses collègues, n'a jamais pratiqué le chantage à la détention. » Thierry Herzog : « Il respecte le travail des avocats et n'est pas revanchard. » Mais une fois passé la minute de compliment, ils reprennent en choeur eux aussi la « longue liste » de ses erreurs (en fait, quatre annulations en sept ans). « Citez-moi un seul juge, rétorque Halphen, qui n'ai jamais été retoqué. »
Mais les attaques ne sont pas venues uniquement de ses adversaires. Il y a eu aussi ceux qui ont trouvé qu'il n'allait pas assez vite, pas dans la bonne direction. « Il a fini par avoir tout le monde contre lui », explique un magistrat. Et dans la presse sont apparus des commentaires acerbes sur les « ornières procédurales » du dossier HLM. C'est dans ce contexte qu'en mars dernier le magistrat a convoqué Jacques Chirac comme simple témoin. A l'Elysée, on s'étrangle de fureur, bien sûr. Mais des magistrats, des avocats, des journalistes peu suspects de sympathies RPR manifestent aussi leur incompréhension. Une convocation comme simple témoin revient à dire qu'il n'y a pas de charges contre Jacques Chirac. Or, affirment certains, suffisamment d'éléments pèsent à son encontre pour le convoquer comme témoin assisté ! Une fois de plus, pour les uns Halphen était allé trop loin, pour les autres pas assez. « Jacques Chirac, explique aujourd'hui Halphen, est à la confluence de toutes les pistes du dossier, mais rien ne l'implique directement. Les accusations de Méry ? Ce sont celles d'un mort sans possibilité de confrontation. Voilà pourquoi seule une convocation comme témoin simple me paraissait possible. Je pensais que Jacques Chirac serait assez sportif pour l'accepter. Contrairement à ce qu'on a dit, c'est un acte judiciaire, sans arrière-pensées électorales. D'ailleurs, j'aurais pu le convoquer avant la présidentielle de 1995, alors qu'il n'était pas encore protégé par la Constitution. Je ne l'ai pas fait pour ne pas peser sur l'élection. » Pas assez « politique », Halphen, pour se mettre à l'abri des coups venant de tout bord ? Ou peut-être plus qu'on ne le croit. Car finalement, de toutes les incursions judiciaires vers l'Elysée, c'est celle d'Halphen qui a le plus marqué les esprits et fait naître cette question de bon sens que Jacques Chirac traîne aujourd'hui comme un boulet : « Si le président n'a rien à se reprocher, pourquoi n'a-t-il pas accepté de témoigner comme n'importe quel citoyen ? » Comme Lionel Jospin, par exemple, dans l'affaire Destrade !
Dans son livre, Halphen affirme que c'est cette convocation qui causera sa perte. En effet, quelques mois plus tard, le 4 septembre 2001, la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris, statuant sur une requête en annulation déposée par des avocats (concernant quelques actes de procédure d'Halphen qui a relancé son enquête après les confessions posthumes de Méry), en profite pour dessaisir le juge de tout son dossier. Ce que les avocats n'avaient ni demandé ni espéré. Cette fois, le juge a été achevé par ses pairs. Aucun collègue ne monte au créneau pour le défendre. La presse fait le service minimum. Halphen a encore en travers de la gorge le titre du « Monde » : « Un dessaisissement inévitable ». Comme toujours, il se mure dans le silence. Mais là il n'accepte pas la gifle. Il en a assez. Il ne pense qu'à partir. A écrire un livre pour rattraper sept années de silence. Et après ? « Il a des sollicitations de toutes parts, assure l'un de ses proches. Aussi bien politiques qu'éditoriales. » Halphen député ? Il se contente de sourire. Il voit les clins d'oeil appuyés d'un Arnaud Montebourg, qu'il croisa il y a longtemps comme avocat dans le dossier HLM, et qui a le même éditeur que lui. « Halphen est un juge pionnier, dit Montebourg, injustement persécuté par l'appareil d'Etat aux mains du RPR » !µ Même dans les moments difficiles, il y a eu une chose à laquelle Eric Halphen n'a jamais renoncé : son travail bénévole à la commission juridique de la Ligue nationale de Football. Un plaisir d'homme simple. Mais peut-être prendra-t-il enfin goût aux feux de la rampe ? Il est aussi bien placé pour savoir qu'il risque de s'y griller.
Publicité

Publié dans Politique

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article