Le réquisitoire de Haïm Yavin contre l'occupation israélienne

Publié le par Clément

LE MONDE | 02.06.05 | 14h00  .  Mis à jour le 02.06.05 | 14h09
JÉRUSALEM de notre correspondante

près presque quarante ans de bons et loyaux services à la télévision publique, le présentateur vedette de la première chaîne israélienne fait sécession. Dans un documentaire en cinq volets actuellement diffusé sur la deuxième chaîne privée du pays, Haïm Yavin, 72 ans, dresse un réquisitoire implacable contre l'occupation des territoires palestiniens. Une traîtrise impardonnable aux yeux des colons, déjà déstabilisés par l'évacuation de la bande de Gaza prévue en août. Leurs représentants ont demandé le renvoi de "Monsieur TV".

Armé d'une petite caméra, il a, pendant deux ans, sillonné les territoires occupés à la rencontre des colons les plus extrémistes de Cisjordanie et filmé les scènes de la vie ordinai! re des Palestiniens bloqués aux postes de contrôle militaires. Les discours radicaux, violents et racistes des colons, l'arrogance et la brutalité des soldats, l'humiliation des Palestiniens, femmes, enfants, vieillards compris, rapportés dans La Terre des colons n'ont rien de nouveau ; quatre années et demie d'Intifada ont dramatiquement détérioré les relations entre Israéliens et Palestiniens. Mais la personnalité de l'auteur du documentaire et la visibilité qu'a choisi de lui donner la deuxième chaîne, en programmant le film en première partie de soirée, donnent une force exceptionnelle à ces témoignages.

"UNE RÉVOLUTION MENTALE"

Jusqu'alors Haïm Yavin, l'un des fondateurs de la télévision publique israélienne, s'était contenté de présenter les informations du soir tout en conservant une neutralité remarquée. Avec son film, l'homme du consensus opère, bien qu'il s'en défende, un glissement dans le camp des "gauchistes", contempteu! rs de la colonisation. "Ce n'est pas moi qui suis plus à ga! uche, explique-t-il, c'est la société qui est tombée plus à droite." Pour Tom Segev, l'un des grands commentateurs israéliens, les prises de position de M. Yavin pourraient donner à réfléchir à l'Israélien moyen. "Il est Monsieur Israël, l'âme d'Israël, et s'il en arrive à ces conclusions, alors probablement beaucoup de personnes ressentent la même chose."

Car M. Yavin ne mâche pas ses mots. "Depuis 1967 -date de l'occupation des territoires palestiniens-, nous avons été des conquérants brutaux, des occupants, supprimant un autre peuple qui revendiquait cette terre" , déclare-t-il dans le film. "Nous devons effectuer une révolution mentale. Les Palestiniens sont un peuple et nous devons partager cette terre avec eux." En laissant parler abondamment les colons, le journaliste met aussi le doigt sur la complicité de la société israélienne, qui, durant 38 ans, a permis et encouragé l'entreprise de colonisation aujourd'hui décriée. Son aura! lui permet d'engager des discussions et des débats que les colons refusent généralement d'accorder à la presse. Caméra au poing, Haïm Yavin leur tient tête, interpelle des soldats, tente une médiation pour laisser passer un homme et sa fillette en pleurs à un poste de contrôle et livre ses réflexions. "Je ne peux vraiment rien faire pour soulager cette misère, à part la montrer, afin que ni moi ni ceux qui me soutiennent ne puissent dire que nous n'avons rien vu, rien entendu ou rien su."

Le public israélien dispose désormais avec La Terre des colons d'un manifeste anticolonisation particulièrement accessible. A moins de trois mois de l'évacuation de la bande de Gaza, il vient opportunément s'ajouter au récent ouvrage, La Terre des seigneurs, un livre magistral et touffu, rédigé par un journaliste de gauche, Akiva Eldar, et une universitaire, Idith Zertal, qui dénoncent aussi, à leur manière, l'entreprise d'occupation israélienne.


Stéphanie Le Bars
Article paru dans l'édition du 03.06.05
Publicité

Publié dans International

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article