Il y a soixante ans, les massacres de Sétif : l'autre 8 mai 1945

Publié le par Clément

LE MONDE | 07.05.05 | 16h16  .  Mis à jour le 07.05.05 | 16h16

u moment où, partout en Europe, la capitulation allemande est célébrée, quelques initiatives disséminées rappellent une des pages noires du colonialisme français : les massacres commis il y a soixante ans à Sétif, Guelma et Kherrata, dans le Constantinois algérien.

Combien de victimes algériennes lors de ces journées sanglantes que l'écrivain Kateb Yacine, alors âgé de 15 ans et élève au lycée Albertini de Sétif, qualifiera d'"horrible boucherie" ? 10 000 ? 20 000 ? La mémoire officielle en a perdu la trace d'autant plus facilement que les cadavres ont été précipitamment enfouis. Seul est connu aujourd'hui le nombre de morts du côté européen : 86 civils et 16 militaires.

Une perte de mémoire que l'Etat français peine à combler, malgré l'évocation récente! par l'ambassadeur de France à Alger des "massacres du 8 mai 1945" . La déclaration d'Hubert Colin de Verdière, le 27 février à Sétif, qualifiant ces événements de "tragédie inexcusable" et appelant à la "connaissance lucide du passé" , a été saluée de l'autre côté de la Méditerranée comme la première reconnaissance officielle de sa responsabilité par la République française.

Mais la France a du mal à regarder son histoire en face, "sa part de blessures et de cicatrices" , comme l'admettait pourtant Jean-Pierre Raffarin lors des cérémonies marquant le 60e anniversaire du débarquement de Provence, en août 2004 à Toulon. "Il faut savoir se souvenir, il ne faut pas oublier" , affirmait alors le premier ministre à l'adresse des Algériens présents.

Depuis, la loi du 23 février portant reconnaissance de la nation en faveur des Français rapatriés a montré les limites de ce travail de mémoire. Un article introduit à l'Assemblée nation! ale sous forme d'amendement prévoit ainsi que "les programm! es de recherches universitaires accordent à l'histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu'elle mérite" . "Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord" , précise le texte de loi.

Une pétition contre l'"enseignement d'une histoire officielle" lancée à l'initiative d'historiens (Le Monde du 25 mars) estime que, "en ne retenant que le "rôle positif" de la colonisation" , cette loi "impose un mensonge officiel" et "légalise un communautarisme nationaliste suscitant en réaction le communautarisme de groupes ainsi interdits de tout passé" .

"La démocratie ne pourra jamais se nourrir de l'occultation" , déplore Mehdi Lallaoui, coauteur avec Bernard Langlois du film Les Massacres de Sétif, un certain 8 mai 1945, diffusé en 1995 à l'occasion du 50e anniversaire. "Seule une histoire assumée p! ermet de tisser les fils de l'avenir. Tronquée, elle est source de fracture et école de l'impunité, poursuit le président de l'association Au nom de la mémoire. Les guerres de mémoires et les dissimulations font le jeu des partisans des discours xénophobes."

LE MUR DU SILENCE

Pour la Ligue des droits de l'homme, la "persistance de ce passé refoulé" participe de la reproduction de phénomènes discriminatoires et d'inégalités de fait. Certains jugent cette approche insuffisante. L'occultation de ces drames illustre à leurs yeux l'impossibilité de la société française à assumer un passé colonial qu'elle perpétuerait en son sein. "La décolonisation de la République reste à l'ordre du jour" , clame l'appel des "indigènes de la République" lancé en janvier par des personnalités et des militants d'associations de soutien aux immigrés, qui suscite de vives controverses.

L'appropriation de la mémoire devient ainsi un en! jeu collectif face à l'incertain horizon de l'"intégration ! à la française" . A travers la commémoration de ce massacre, les initiateurs et les signataires de l'appel des "indigènes" plaident la nécessité de "construire une mémoire de la colonisation" qui soit aussi "une mémoire des résistances" . Ils estiment que la place accordée par l'histoire officielle à l'immigration est équivalente à celle que la société française réserve à ses immigrés : "invisible, marginalisée, oubliée" . "Cette situation aliène notre identité" , dénonce Abdellaji Hajjat, réalisateur du film Mémoire en marche.

Longtemps la répression sanglante de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris, au cours de laquelle périrent un grand nombre d'Algériens, a été enfouie par le souvenir des huit morts du métro Charonne, en février 1962. Les massacres de Sétif et Guelma commencent à grand-peine à franchir le mur du silence. Nulle parole officielle n'est en France venue témoigner d'une volonté de lever le voile sur ce pas! sé.

Pourtant, la reconnaissance des responsabilités de la France coloniale est un préalable indispensable à la convocation de la mémoire. Faute de quoi, les victimes de ce passé et leurs héritiers seraient fondés à ne voir dans la mise en chantier par le gouvernement d'une Cité nationale de l'histoire de l'immigration qu'un symbole sans conséquence.


Patrick Roger

Tables rondes, colloques...

Samedi 7 mai : colloque organisé par la Ligue des droits de l'homme, "Le trou de mémoire colonial et la société française d'aujourd'hui", à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, à Paris, de 9 heures à 18 h 30. Parmi les intervenants aux débats et tables rondes : Mohammed Harbi, Annie Rey-Goldzeiguer, Jean-Pierre Peyroulou, Benjamin Stora, Hocine Aït Ahmed, Henri Alleg, Khadidja Bourcart, Philippe Bataille, Françoise Lorcerie, Patrick Weill, Wassyla Tamzali...

Dimanc! he 8 mai : Marche des "indigènes de la République", à 14 heure! s, place de la République, à Paris.

Mardi 10 mai : soirée d'information sur les massacres coloniaux en Algérie, organisée par le collectif Devoirs de mémoire et animée par Benjamin Stora, Mohammed Harbi et Olivier Le Cour Grandmaison, à 20 heures, Ecole normale supérieure, Paris.
L'association Au nom de la mémoire organise, en mai, des projections-débats à Marseille, Rennes, Saint-Denis, Lyon et Strasbourg. Une projection du film Les Massacres de Sétif, un certain 8 mai 1945, suivie d'un débat avec les historiens Gilles Manceron, Benjamin Stora, Claude Liauzu, Sylvie Thénault, Jean-Pierre Peyroulou a eu lieu à Paris le 6 mai.



Article paru dans l'édition du 08.05.05
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Publié dans Histoire

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