Lula et les barons du Mato Grosso

Publié le par Clément

Pour faire du pays le grenier du monde, le président brésilien a choyé les grands propriétaires terriens qui ravagent la forêt amazonienne. Au risque de troubler son image de héraut de la lutte contre la pauvreté et pour la défense de l’environnement. Laurent Bijard a rencontré ces seigneurs du soja

De notre envoyé spécial au Brésil

Le gouverneur du Mato Grosso ne parle plus à la presse, surtout quand elle est étrangère et soupçonnée d’être «l’alliée d’organisations malveillantes» comme Greenpeace. Un silence que Blairo Borges Maggi s’est juré d’observer depuis que l’association écolo lui a décerné en juin «la Tronçonneuse d’or», un prix plutôt lourd à porter qui distingue le principal responsable de la déforestation en Amazonie. L’analyse des clichés satellites montre en effet que d’août 2003 à août 2004, le poumon vert de la planète a rétréci de plus de 26000 kilomètres carrés – une superficie égale à celle de la Belgique. Il s’agit du plus mauvais chiffre depuis dix ans et il est largement imputable à l’Etat du Mato Grosso, où les experts comptabilisent plus de 12500 hectares partis en fumée. Loin de faire amende honorable, le gouverneur a montré toute sa détermination en lâchant, avant de se taire, quelques phrases cinglantes: «Une augmentation de 40% de la déforestation ne représente rien à mes yeux. Je ne me sens pas coupable. Ceux qui exagèrent sont tous ceux qui, à l’étranger, veulent empêcher le Brésil de se développer et de devenir un dangereux rival commercial.»
Blairo n’est pas seulement gouverneur de l’un des trois plus grands Etats du Brésil (901000 kilomètres carrés), il est aussi l’héritier du groupe André Maggi, premier producteur mondial de soja avec 142000 hectares cultivés, et certains lui reprochent de gérer le Mato Grosso comme son entreprise familiale. Après avoir engagé les millions du clan Maggi dans une campagne à l’américaine pour se faire élire en 2002, Blairo, balayant toute accusation de «conflit d’intérêts», a choisi de s’entourer de visages familiers. Il a nommé sa femme Terezinha au poste de secrétaire d’Etat au Travail et des dirigeants du groupe Maggi figurent parmi ses conseillers. Caressant son rêve de grandeur, il a décidé de faire du Mato Grosso la vitrine de la puissance agricole d’un «Brésil moderne qui avance à la conquête du monde et de ses marchés». La capitale, Cuiaba, s’est transformée en un vaste chantier qui rappelle celui qui façonna Brasilia dans les années 1960. Des engins déchirent la terre rouge avant de laisser place à des bâtiments à l’architecture futuriste. Siège du pouvoir, le Centre politique et administratif construit sur une colline ne cesse d’étendre ses tentacules de béton et de verre fumé.
A lui seul, Blairo Maggi symbolise la politique actuelle du Brésil qui repose sur une sorte de «sainte alliance» entre les patrons de l’agrobusiness, un secteur générant 41% des recettes d’exportation du pays – avec un excédent commercial de 35 milliards de dollars en 2004 – et les décideurs de Brasilia, qui ont fait le choix de s’en remettre aux grands fermiers (fazendeiros) pour faire du Brésil le nouveau grenier du monde. Une communauté de vues fondée sur des intérêts convergents: le vice-président possède des entreprises et des fermes, le ministre de l’Agriculture est lui-même producteur de soja et le gouverneur du Mato Grosso, l’Etat le plus gros producteur du pays, est l’héritier du groupe qui est le premier producteur mondial…
Après avoir bénéficié des largesses de Fernando Henrique Cardoso, ces fazendeiros ont été choyés par celui qui lui a succédé, le président Luiz Inacio Lula da Silva, dit Lula. Tournant le dos à ses promesses de réforme agraire, de préservation de l’Amazonie ou encore de lutte contre la pauvreté, Lula, dès le début de son mandat, a multiplié les gestes de bonne volonté en direction de ces grands propriétaires terriens qui, grâce à leurs exportations de soja, de viande bovine ou encore de coton, permettent de remplir les caisses d’un gouvernement qui a fait du remboursement de la dette du pays une priorité absolue. Les dernières lois votées par le Parlement offrent de nouvelles mesures fiscales particulièrement conciliantes pour les sociétés exportatrices. Encore récemment, il aura suffi que les fermiers fassent monter plusieurs milliers de tracteurs jusqu’à Brasilia et menacent de bloquer la capitale pour que le gouvernement leur accorde une aide de trois milliards de réals (un milliard d’euros). Les millions de Brésiliens qui ont faim attendront. Tout comme le Mouvement des Sans-terre (MST) qui, las d’attendre de véritables changements, avait organisé en mai dernier la plus importante marche de son histoire sur la capitale. Sa délégation a dû se contenter de belles paroles de Lula. La réforme agraire, avec notamment l’attribution de lopins de terre aux paysans démunis, n’est pas pour demain. Impossible, cependant, de savoir ce que pense de tout cela le gouverneur du Mato Grosso. «Vous savez, si M. Maggi devait rencontrer les journalistes, il n’aurait plus le temps de travailler», explique sans rire son secrétaire à la communication, José Carlos Dias, tout en gardant un œil passionné sur la télévision qui retransmet en direct la finale de la Coupe des Fédérations opposant le Brésil de Ronaldhino à l’Argentine…
Pour prendre la mesure de cette nouvelle puissance agricole, mieux vaut quitter Cuiaba et s’engager sur la route qui mène à Rondonopolis, cœur de l’industrie du soja au Brésil. Un trajet de 200 kilomètres particulièrement édifiant. Le flot incessant de mastodontes à double remorque pesant jusqu’à 80 tonnes, les panneaux publicitaires tous voués à l’agriculture, vantant les semences Bom Jesus ou les produits transgéniques de la société américaine Monsanto, les silos dressés vers le ciel bleu, les usines de transformation du soja, tout indique que ce bout de Far West brésilien qui s’étend de la frontière bolivienne au flanc méridional du bassin amazonien est entièrement consacré au culte de la petite graine jaune. A 700 mètres d’altitude, le cerrado, la savane arborée des Indiens Bororos, disparaît au profit d’un tapis de champs bien peignés.
Rondonopolis doit son nom hellénisé à l’explorateur Candido Rondon. Un militaire positiviste qui croyait à la nation brésilienne et aux bonnes relations avec les Indiens. Au début du xxe siècle, il est chargé d’installer des lignes télégraphiques à travers le Mato Grosso. Ainsi naquit «la cité de Rondon», sous la forme d’un petit poste télégraphique sur les bords de la Rivière Rouge (rio Vermelho). Rien n’a vraiment changé jusqu’à l’instauration de la dictature militaire en 1964. Les généraux ouvrent la grande région amazonienne en construisant des routes et encouragent les Brésiliens à s’y installer. Dès la fin des années 1970, des familles d’agriculteurs – d’origine allemande et italienne – à l’étroit dans le sud du pays émigrent vers les vastes étendues du Mato Grosso. Rapidement d’immenses exploitations obtenues à bas prix vont être constituées. La savane va disparaître, la forêt partir en brûlis.
Aujourd’hui, Rondonopolis est le centre névralgique du soja au Brésil. Ses fermiers ont quitté les bleus élimés des pionniers pour les chemises Ralph Lauren des entrepreneurs ruraux. Sa foire annuelle, Agrishow, est devenue un événement attendu. Désormais, les grandes sociétés américaines du secteur (Cargill, Bunge, ADM…) sont implantées dans la ville. Les usines tournent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Devant leurs portes, des centaines de camions attendent de pouvoir charger le soja afin de le transporter vers les ports de Santos et de Paranagua sur l’Atlantique.
Carlos Augustin, élégant quinquagénaire issu d’une famille de gauchos (fermiers du Sud brésilien), se souvient de ses premières années dans le Mato Grosso: «Quand je suis venu ici après avoir quitté la région de Novo Hamburgo, dans le Rio Grande do Sul, il n’y avait rien, sauf la route construite par les militaires. On s’éclairait à la bougie. J’avais 25 ans et j’étais diplômé d’agronomie à Porto Alegre. J’ai investi dans le riz. Puis l’idée du soja s’est imposée en 1983. Cette terre avait quelque chose de fascinant…» Aujourd’hui, à Rondonopolis, Carlos nous reçoit dans son bureau ultramoderne, doté du dernier cri informatique. Des cartes satellites entourent un écran plasma géant. Sa société, Petrovina, est numéro un pour les semences de soja au Brésil. Il est à la tête de 30000 hectares. «J’aurais peut-être pu me contenter de moins, mais ici, on a le sens de la mission. Nous avons un esprit d’aventurier. Cela vient de notre histoire, les nôtres sont partis d’Allemagne parce qu’ils avaient faim.» Grâce au boum du soja, Carlos a gagné beaucoup d’argent. Si son allure reste modeste, il ne se prive de rien: jet privé, voyages à travers le monde, il s’est même offert le luxe d’aller discuter avec José Bové à Porto Alegre. Depuis quelques années, il produit également du coton.
De temps en temps, le week-end, Carlos se rend dans sa ferme principale, à 120 kilomètres de Rondonopolis. Planté au milieu d’une vaste étendue plane, le corps de bâtiment est entouré d’un haut rideau d’eucalyptus, destiné à apporter un peu de fraîcheur. Mais ce qui surprend vraiment, c’est le degré de technologie des machines. «C’est une sorte de mélange de Far West et de high-tech, explique, sûr de son effet, Marcio Paz, responsable de l’unité de production. Nous avons l’espace mais aussi les machines les plus modernes du monde comme cette Eagle américaine, totalement informatisée: le coton brut et sale entre par une extrémité et ressort propre et plié à l’autre, un peu comme dans les films de Charlie Chaplin…» Non loin de là, des sacs de soja sont alignés sur des palettes dans des entrepôts de 150 mètres de long sur 30 mètres de large. Dopée par la hausse des cours mondiaux, la culture de la petite graine jaune a grignoté l’espace. De 2 millions d’hectares en 1994, elle a bondi à 6 millions aujourd’hui. Et cette frontière agricole ne cesse d’être reculée. Directeur de la Fondation Mato Grosso, Dario Hiromoto, affiche ses objectifs: «Nous visons 25 à 30 millions d’hectares.» Ce scientifique sait qu’il peut compter sur le soutien du gouverneur, dont le groupe finance la Fondation…
Inauguré il y a deux ans – après la mort du fondateur André et au moment de la prise de pouvoir de son fils à Cuiaba –, le nouveau siège social du groupe André Maggi se veut d’une architecture discrète, mais recèle, lui aussi, les installations technologiques les plus modernes, le tout agrémenté d’une piscine et d’une salle de gym pour le personnel. Depuis ce quartier général, les dirigeants contrôlent la production et le transport, y compris le transport fluvial sur la rivière Madeira jusqu’au port de Santarem, ou encore la production d’électricité des barrages qui appartiennent eux aussi au groupe. Dès le matin, c’est l’effervescence. La salle des marchés se branche sur la Bourse de Chicago où sont fixés les cours des matières premières, en particulier celui du soja. L’été, c’est l’alternance de sécheresse et de tornades tropicales dans le Sud des Etats-Unis qui monopolise l’attention des brokers. Ces aléas climatiques chez le concurrent américain poussent le cours du soja à la hausse: environ 12 dollars le sac de 60 kilos. Après avoir dégringolé l’an dernier, la valeur de la petite graine retrouve des couleurs.
Mais les grands producteurs sont loin de s’en réjouir. Ils n’ont pas le moral et parlent de crise. Ils se lancent dans de surprenantes et violentes attaques contre un gouvernement qui serait le grand responsable de leur malheur. Lors de la feijoada traditionnelle du samedi midi au restaurant Côté Jardin du Novotel de Rondonopolis – «le» rendez-vous hebdomadaire qui rassemble tous les grands fazendeiros de la région –, les langues se délient: «Lula dit qu’il nous aime, mais ce ne sont que des paroles. Il a conservé ses idées archaïques dignes de Cuba ou de l’Albanie et il veut déstabiliser l’agrobusiness pour des questions idéologiques», dit tout de go Alvaro Salles, un exploitant sympathique qui n’a rien d’un extrémiste. Autour des plats de haricots noirs en sauce, les doléances volent: les taux d’intérêt trop élevés, le real trop fort par rapport au dollar ce qui entraîne une perte de compétitivité, le taux d’endettement, l’absence de subventions, les contrôles fiscaux qui deviennent intolérables, l’expansion des cultures freinée par Brasilia, la sécheresse, les pluies au mauvais moment, tout y passe. Décidément, les amis que Lula s’est choisi sont bien ingrats.
Dans le calme de son bureau, Carlos Augustin redoute une pause dans le boum du soja au Mato Grosso:
«Pour au moins trois raisons. D’abord, une insuffisance de plus en plus pénalisante d’infrastructures routières, qui augmente les coûts de transport – la nationale BR163 qui mène au port de Santarem doit être refaite et élargie, mais les protecteurs de la forêt amazonienne et des Indiens s’y opposent. Ensuite, un nouveau fléau appelé "rouille asiatique", un champignon porté par le vent, a commencé à détruire nos récoltes. Il nous oblige à multiplier les épandages de fongicide, ce qui alourdit le coût de production. Enfin, d’ici à trois ans, suite aux décrets de Lula, 100% de la production sera OGM, mais voilà que la société américaine Monsanto veut imposer des royalties exorbitantes pour ses semences. Les producteurs brésiliens vont devoir aviser et parlent déjà de se fournir en semences pirates en Inde ou en Chine! Bref, on se prépare à affronter une période de tangage pendant les deux ou trois années qui viennent. Mais nous surmonterons ces problèmes, avant de repartir de l’avant…»
Adepte d’une philosophie zen depuis qu’il a découvert que son plus gros acheteur, un Suisse de Zurich, ne se déplaçait qu’à vélo, Carlos le pionnier estime qu’il est peut-être temps de se tourner vers le futur «or vert» du Mato Grosso, le tourisme écologique. Au grand dam de son ami, monsieur legouverneur.
Laurent Bijard



Laurent Bijard 
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Publié dans International

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