Niger : les leçons d'une "famine" annoncée, par Philippe Bernard
Moins d'un mois après la conférence du G8 qui a promu l'aide à l'Afrique au rang de cause prioritaire pour l'avenir du monde, des enfants agonisent des suites d'une disette annoncée depuis l'automne 2004, dans un pays cité en exemple pour ses efforts démocratiques.
Car le Niger de 2005 n'est ni le Biafra de 1967, ni l'Ethiopie de 1984, ni l'Angola de 2002 : la faim n'y est pas utilisée comme arme de guerre, et l'Etat gère un stock de céréales de sécurité qui, d'habitud! e, permet d'assurer la soudure entre deux récoltes.
La crise alimentaire nigérienne n'est que le paroxysme d'une situation chronique qui voit un enfant sur quatre mourir avant l'âge de cinq ans dans l'un des pays les plus pauvres du monde, champion de la démographie (8 enfants par femme) mais aussi de l'indigence sanitaire.
"Ce qui me chagrine, a confié au Journal du dimanche Bernard Kouchner, à l'origine de la mobilisation actuelle, c'est de voir les mêmes images et d'avoir tenu dans mes mains, il y a bientôt quarante ans, les mêmes enfants dénutris. C'était alors au Biafra."
L'analyse d'une pareille impuissance interroge au premier plan le monde industrialisé, qui avait tous les moyens de "voir venir" et d'agir, mais n'a rien fait à temps.
Mais elle conduit aussi à s'interroger sur les dysfonctionnements des systèmes politiques africains ainsi que sur le rôle des ONG et des médias dans l'emballement compassionnel qui! succède à un assourdissant silence radio.
De la surdi! té des pays riches à l'égard de l'Afrique, le scénario nigérien est presque un cas d'école. La faim qui ronge les enfants du Sahel n'est pas liée à une sécheresse actuelle - il pleut abondamment ces jours-ci sur les zones concernées - mais à celle de 2004 qui, s'ajoutant aux ravages des criquets, durant l'été 2004, a appauvri les stocks de céréales et fait grimper les prix. Dès octobre, "nous avons lancé un appel à la communauté internationale, assure Aïchatou Mindaoudou, ministre des affaires étrangères nigérienne. Personne n'a rien fait, y compris la France."
En réalité, le Programme alimentaire mondial (PAM) de l'ONU avait lancé un appel de fonds pour le Niger. Mais sur les 16 millions de dollars attendus, seuls 5 avaient été versés au seuil de l'été. Il a fallu que Médecins sans frontières s'agite, que son cofondateur Bernard Kouchner lance un appel aux industriels de l'alimentation, le 22 juin à Budapest, pour que l'escarcelle du PAM et de l'Uni! cef commence à se remplir plus sérieusement.
Entre-temps, le tsunami asiatique avait suscité un élan de générosité mondialisé, masquant le cataclysme montant de la faim au Sahel. Ni les mécanismes institutionnels d'alerte alimentaire ni le dispositif de surveillance mis en place contre les criquets n'ont donc fonctionné.
L'indifférence de l'opinion, elle, renvoie à une information insuffisante mais aussi probablement à une lassitude et à un sentiment de désespérance à l'égard de l'Afrique. "Le tsunami, les gens savent où ça se passe : c'est un peu chez eux. Le Sahel, personne n'y passe ses vacances", observe un spécialiste de l'Afrique.
S'ajoute, alourdie par la récurrence des drames humanitaires, l'idée que les gouvernements africains, à la différence des Asiatiques, possèdent une part de responsabilité dans leurs malheurs.
Comme si les ravages du tsunami ne résultaient pas d'une politique de construction anarchique et d'un défaut d'alerte. ! Comme si la bonne gouvernance prêtée au Niger ne venait pas d'! être officiellement couronnée par son inscription sur la liste des Etats bénéficiaires de l'annulation de leur dette et par l'invitation à la Maison Blanche, en juin, du président nigérien parmi cinq dirigeants africains considérés comme les plus méritants.
EFFET DE LOUPE, EFFETS PERVERS
De fait, tous les appels de fonds concernant le continent noir peinent à être souscrits. Conséquence, les agences onusiennes spécialisées et les ONG travaillant sur place sont amenées à dramatiser la situation et à alourdir la note, sachant qu'elles n'obtiendront qu'une faible partie de ce qu'elles réclament. Les médias, sollicités pour relayer ce discours, finissent par compenser la mauvaise conscience générale par des reportages qui, rompant avec l'indifférence ambiante, font sensation. Effet de loupe, effets pervers.
"L'exagération par les médias, par les agences internationales et par les ONG de la gravité de la crise alimentaire au Sahel a eu po! ur conséquence malencontreuse d'amener les négociants privés à ne pas mettre leurs stocks sur le marché dans l'espoir de pouvoir demander des prix plus élevés, ou les agences d'aide à effectuer des achats localement, ce qui a encore fait monter les prix", estime, le 28 juillet, un rapport américain du Réseau des systèmes d'alerte précoce pour la sécurité alimentaire (www.fews.net).
Quand les politiques embrayent à leur tour, ils ne peuvent que se lancer dans des gesticulations médiatiques oscillant entre ridicule et indécence. La récente tournée de Philippe Douste-Blazy au Sahel illustre ce danger.
Le ministre des affaires étrangères a plaidé avec vigueur pour une mobilisation de longue haleine pour le développement, tout en multipliant des gestes spectaculaires à la signification inverse : visite au pas de course d'un village nigérien avec remise de médicaments devant les caméras, "séquence émotion" dans le v! entre d'un 747 cargo bourré d'aide alimentaire française atter! rissant opportunément à Niamey quelques minutes avant son départ.
Pareille frénésie politico-médiatique tend à masquer une réalité plus subtile marquée par la lenteur nigérienne à reconnaître l'ampleur des difficultés alimentaires. Interviewé par la Voice of America le 16 juin, le président nigérien Mamadou Tandja a salué les fournisseurs d'aide alimentaire tout en les suppliant de ne pas "aller exposer dans le monde entier" ce qu'ils font "pour les petits enfants" malnutris.
Le régime nigérien a longtemps refusé de procéder à des distributions gratuites de nourriture, arguant qu'elles risquaient de désorganiser durablement le marché. Cette objection est acceptée par les ONG, qui estiment cependant qu'elle doit être balayée en cas d'urgence vitale.
Certains opposants nigériens prétendent, eux, que le pouvoir a fait le jeu des gros commerçants, bailleurs de fonds de la récente élection présidentielle et profiteurs de la hausse des pri! x des céréales.
LE "PIÈGE DE LA PAUVRETÉ"
Il est certain, en tout cas, que leprésident Tandja a attendu la "visite d'amitié" du roi du Maroc, accouru pour distribuer riz, lait et médicaments le 19 juillet, pour se déplacer en personne dans les régions touchées par la crise alimentaire.
La récente médiatisation forcenée, la pression des ONG étrangères et la sollicitude appuyée de l'ancienne puissance coloniale n'ont pu qu'exacerber l'orgueil national, transformant en "famine" un pic dramatique dans une situation de pauvreté structurelle chronique mais ignorée.
Car le Niger illustre dramatiquement le "piège de la pauvreté" décrit par l'économiste américain Jeffrey Sachs. Le conseiller spécial de Kofi Annan, secrétaire général de l'ONU, explique que des pays cumulant trop de handicaps - pauvreté, enclavement, absence d'infrastructures, analphabétisme, épidémies - ne peuvent pas décoller par eux-mêmes, même s'ils fo! nt des efforts de démocratie, sans une aide extérieure ciblée,! massive et durable.
Le perpétuel règne de l'"urgence" éphémère et de la compassion calibrée ne fait que retarder la prise de conscience de cette ardente nécessité.