Au Niger, une crise alimentaire sans précédent frappe des dizaines de milliers d'enfants

Publié le par Clément

LE MONDE | 30.07.05 | 12h23  .  Mis à jour le 30.07.05 | 12h23
TAHOUA de notre envoyé spécial

a peau sur les os. Il n'y a pas d'autres mots, si terribles soient-ils, pour décrire l'état de maigreur extrême de Ramatou. A 4 ans et 3 mois, l'enfant est déjà sans âge. Lorsqu'elle est arrivée, voilà une semaine, au Centre de récupération nutritionnelle ouvert par Médecins sans frontières (MSF), à Tahoua, à 550 km au nord-est de Niamey, la capitale du Niger, cette petite fille touareg originaire du village de Magar ­ aux confins des zones d'agriculture et de pâturages ­ était moribonde.

En cette fin d'après-midi brûlant, c'est pourtant elle qui a insisté pour se lever sur ses jambes squelettiques et faire quelques pas en donnant la main à Rabietou Salah Houssen, l'une des assistantes nutritionnistes qui veillent s! ur elle. Si tout va bien, Ramatou se remettra en quelques semaines ou quelques mois de cet atroce passage à vide ­ "malnutrition sévère" , disent les médecins ­ qui affecte des dizaines de milliers d'enfants de moins de 5 ans dans le sud du Niger.

Cette zone assez fertile, paradoxalement considérée comme la "ceinture verte" d'un pays du Sahel en grande partie désertique, connaît une crise alimentaire sans précédent depuis les années 1980. Un arrêt précoce des pluies lors de la saison d'hivernage (juillet-août-septembre) 2004, accompagné d'une invasion subite de criquets pèlerins, a provoqué, à retardement, une pénurie dramatique de mil et de sorgho ( aliments de base des Nigériens) à laquelle le gouvernement et la communauté internationale ont tardé à répondre.

Pour compenser la "soudure" qui ne s'est pas effectuée, des tonnes de nourriture sont désormais acheminées vers le Niger. Mais outre que leur distribution commence à peine, il est souvent trop tard! pour sauver les plus vulnérables, c'est-à-dire les jeunes enf! ants, en pleine croissance. MSF est l'une des très rares organisations non gouvernementales (ONG) à avoir pris la mesure de la "catastrophe silencieuse" . L'ONG a multiplié les centres de récupération nutritionnelle intensive (Creni) et les centres ambulatoires (Crena) dans les régions les plus touchées, autour de Marabi, Dakoro, Keita et Tahoua.

Le centre MSF de Tahoua est une sorte de camp de réfugiés où, sous quelques immenses tentes, des centaines de "petits rescapés de la faim", accompagnés de leurs mères, parfois de leurs grands-mères, sont pris en charge depuis début juin.

Depuis janvier, les centres MSF ont admis 15 000 enfants et, dans l'ensemble du pays, on estime à 800 000 le nombre d'enfants affamés, dont 150 000 souffrent de "malnutrition sévère".

PÂTE HYPERCALORIQUE

Les petits "pensionnaires" de Tahoua sont souvent des nourrissons. Parmi eux, Nana Farida, 8 mois, dont les pleurs sont à peine audibles. ! "Lorsque nous sommes arrivés ici, voilà vingt-six jours, Nana était presque morte , raconte Adicha, sa grand-mère. Nous habitons un village, Ilela Oumani, à 60 km d'ici, et j'ai dû emprunter de l'argent pour payer le taxi-brousse. On a bien pris soin d'elle et je crois qu'elle va s'en sortir. Nous aussi, nous sommes bien nourries avec du sorgho, des haricots ou du riz, même si le mil nous manque."

"Nous disposons ici de six médecins, dont quatre Nigériens, pour couvrir trois départementsLes trois quarts des enfants sont suivis par les équipes ambulatoires, qui se rendent, deux fois par semaine, sur cinq points fixes couvrant chacun dix à quinze villages. Les mères y amènent en consultation leurs enfants, qui peuvent être, ensuite, traités à domicile grâce aux rations de "plumpy'nut", une pâte hypercalorique constituée d'arachide, de lait, d'huile, de suc! re, de minéraux et de vitamines, que nous leur distribuons. Ce! t aliment, qui ne nécessite ni cuisson, ni addition d'eau, fait des miracles. En quelques semaines, un gamin peut être tiré d'affaire." , explique Milton Tectonibis, consultant nutritionniste en tournée d'inspection à Tahoua.

Lorsque les enfants quittent le centre ou sortent de la phase de "malnutrition sévère", leurs mères reçoivent 5 kilos de farine "unimix" à base de maïs et 5 litres d'huile d'arachide, ce qui les incite à aller jusqu'au bout du traitement.

" Parmi les enfants qui arrivent, indique Rabietou, l'assistante nutritionniste, beaucoup sont complètement déshydratés à la suite de diarrhées, de vomissements ou d'accès de paludisme, fréquents durant la saison des pluies. Depuis le début du mois de juin, nous avons déploré 19 décès." Malgré un afflux de patients qui ne tarit pas, les équipes soignantes estiment à 90 % les cas de guérison. Le combat contre la crise alimentaire est cependant loin d'être gagné. "Aujourd'hui, nous avons établi un record en faisant face à 60 admissions en ambulatoire, et je crains que, duran! t le mois d'août, la situation ne s'aggrave" , raconte Cécile, une jeune interne de MSF qui rentre tout juste d'une tournée à Abalak, à 135 km au nord, en plein pays touareg.


Robert Belleret
Article paru dans l'édition du 31.07.05
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Publié dans Humanitaire

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