Les Yes Men

Publié le par Clément

9 Relax management !

En Angleterre, en 1999, deux comparses, excédés par la « pensée unique », créent un faux site Internet de l’OMC, parodiant le vrai. Ils veulent se livrer à la « correction d’identité » : « quand les gens ne se présentent pas honnêtement, nous corrigeons leurs hypocrisies en exprimant clairement le fond de ce qu’ils sont. » Leur faux site de l’OMC est donc bourré de propos outrageusement antisociaux.

Exemple de correction d’identité. L’auteur, qui se prétend de l’OMC rappelle qu’en 1786 :

« le grand économiste anglais Joseph Thousend, parfois désigné comme le grand-père du néolibéralisme moderne, a parfaitement décrit les fondements du capitalisme de libre marché » :

« La faim saura dompter l’animal le plus féroce, elle est capable d’enseigner l’honnêteté et la civilité, (…) Seule la faim est capable d’aiguillonner les pauvres et d’inciter au travail (…) Non seulement la faim est un moyen de pression pacifique, silencieux et continu, mais (…) elle est capable de susciter les efforts les plus énergiques. »

Ca, c’est la citation sérieuse de l’économiste réel.

« En d’autres termes… », enchaîne le l’usurpateur-correcteur d’identité, « si certains individus sont lugubres et mal nourris à cause de leur manque d’esprit de compétition, d’autres en tireront les conclusions et redoubleront d’efforts pour réussir. L’énergie totale déployée par la population sera démultipliée, de même que sa tolérance à l’égard des conditions de travail les moins attrayantes. (…) Si vous éliminez définitivement la faim, vous menacez la fiabilité de la main d’œuvre (…) Nous savons parfaitement ce qui arrive quand on néglige le modèle de Thousend, à savoir le rôle positif de la faim. Plusieurs pays (…) accordent une allocation minimale à tout citoyen, qu’il s’agisse d’un SDF, d’un vaurien, d’un idiot, d’un délinquant ou d’un faineant. Vous avez bien entendu : chaque individu a droit à une allocation mensuelle à vie qui lui garantit un niveau de subsistance suffisant pour atteindre un âge avancé sans jamais souffrir de la faim. Mais il suffit de comparer le PIB des Pays-Bas ou de Cuba et celui des Etats-Unis pour consister que les politiques de type « faim zéro » sont des culs de sac ! »

On a tous déjà entendu ça quelque part…

A la grande surprise de ses auteurs le caractère parodique du faux site de l’OMC échappe à une partie des visiteurs du site, même (surtout) à des visiteurs de haut niveau. Les deux activistes blagueurs commencent donc à recevoir des invitations pour aller faire des conférences dans des universités, des émissions à la télévision, des organisations d’employeurs !

Ils décident d’y répondre et d’aller faire des parodies de conférences et d’intervieuws.

« C’est Andy qui incarnera l’OMC. Il troque ses jeans pour des costards d’occasion, cire ses chaussures, se coupe les cheveux, prépare des graphiques pour la rétroprojection, apprend à parler sur le ton à la fois monotone et ferme des « sérieux » et va à la rencontre de son public. La première a lieu à Salsbourg, en Autriche, devant des juristes. L’intervention est hilarante : il accuse par exemple la sieste italienne d’être un obstacle culturel à la globalisation. Des questions dans la salle ? » … « Il se passa quelque chose de très bizarre : ils s’attendaient à être conspués, ou arrêtés, ils sont juste poliment applaudis par des costumes et des tailleurs apathiques. »

Les imposteurs se baptisent les « Yes men ». Cela signifie quelque chose comme les béni-oui-oui, les gentils un peu bêtes, les innocents qui disent oui à tout. Ils choisissent cette expression par identification avec une caractéristique psychologique fondamentale qu’ils découvrent chez leur public d’étudiants, de journalistes, d’industriels, de jeunes cadres dynamiques intégrés à la partie gagnante et bien léchée de notre société.

« En portant l’absurdité au cœur du public de leur bête noire, la mondialisation libérale, les Yes men ne trouvent pas d’opposition, juste une crédulité qui leur est offerte a priori, sur la foi d’un costume et d’un CV bidon. (…) Les provocateurs ne provoquent rien, ça les surprend, ça les déçoit. »

En été 2001, « A la veille du violent sommet du G8 à Gènes, un certain Granwyth Hulatberi, porte-parole de l’OMC, débat sur CNBC TV. Il explique que les altermondialistes sont de la racaille mal éduquée et qu’il faut privatiser toute l’éducation pour que la vérité libérale entre dans les caboches récalcitrantes. Ses contradicteurs sont atterrés par tant de franchise, mais personne n’éclate de rire. Le présentateur envoie la pub, avant un point sur les marchés financiers ».

Droitistes apathiques, gauchistes scandalisés : personne ne soupçonne l’imposture, tant on a l’habitude que les gens de l’OMC disent n’importe quoi.

« Un mois après, nouvelle invitation, devant un parterre d’universitaires et d’industriels du textile à Tampere, en Finlande. (…) Hank Hardy Unruh déplore que la guerre de sécession américaine ait privé l’esclavage de sa libre évolution en travail délocalisé, et traite Ghandi de protectionniste rétif au système de management britannique. »

Jusque là, pas de quoi provoquer une réaction : ce sont ces choses-là que les Yes Men débitent depuis le début de leur imposture. Mais cette fois, ils ont décidé que ce serait la dernière, car leur jeu commence à les faire rire jaune. Unruh développe le thème de nécessité d’améliorer la surveillance des salariés dans les entreprises délocalisées, et annonce que l’OMC a trouvé la solution. Il arrache son costume de cadre et se retrouve en combinaison dorée moulante, munie d’un phallus en érection d’un mètre : « La combinaison relax management ! » Il explique qu’au bout du phallus gonflable, un écran de caméra orienté vers son porteur va permettre aux dirigeants de surveiller leurs salariés du monde entier en gardant les mains libres.

Le public sourit et applaudit bien fort. Une photo du représentant de l’OMC en combinaison dorée phallique moulante paraît dans le journal local du lendemain. L’orateur est félicité pour la manière originale dont il a su faire passer son message : un contact plus étroit entre le management et le personnel. Une dame regrette seulement que les symboles choisis soient un peu sexistes. Selon elle, ça pourrait être interprété comme signifiant que les directeurs doivent être des hommes et le personnel surveillé, des femmes.

Encore raté ! Les Yes Men ne réussissent pas à scandaliser.

10 Encore Milgram !

L’air de rien, sous leur apparence pas sérieuse, les Yes Men reproduisent in situ ou in vivo le test de Milgram. Ce qui se passe là, dans la classe intellectuelle, entrepreneuriale et politique de nos sociétés, bref chez l’élite, c’est un syndrome de Milgram qui se développe sous l’effet d’une imposture ultralibérale.

La plus vaste imposture, en effet, n’est pas celle des Yes Men, mais celle de l’OMC elle-même ; celle de boîtes à penser. Affublées des symboles du pouvoir, ces organisations peuvent raconter et ordonner n’importe quoi à leur public élitaire trop bien éduqué, et le public suit. Il vote et exécute les décisions antisociales fomentées par des hommes en costume, comme l’étudiant, recruté par le psychologue Milgram pour une « expérience scientifique », exécutait un ordre de torture et d’homicide, donné par l’expérimentateur en blouse blanche à l’air sévère.

Sauf que les Yes Men ont rencontré chez les étudiants plus de réactions scandalisées que chez les experts, cadres, fonctionnaires et autres gens plus âgés engagés dans la carrière, ce qui les fait soulever l’hypothèse « que des étudiants soient plus malins que les experts diplomés. Il faut croire que les gens qui passent par les écoles de commerce et les facs d’économie en sortent moins intelligents qu’ils y sont entrés. »

D’après l’expérience de Milgram, 90% de la population cible cède à l’ordre totalitaire et s’en fait le maillon actif. Aussi, il faut bien se rendre compte que notre élite actuelle est un échantillon humain ni plus ni moins mauvais que le reste de l’humanité. Il ne servirait à rien de vouloir la remplacer ; on a d’ailleurs dans l’expérience de Milgram l’explication pourquoi aucune Terreur ou épuration n’a jamais fait que remplacer les dirigeants éliminés par des dirigeants pareils sinon pire, comme dans « Animal Farm » de Georges Orwell. Il est par contre urgent de modifier l’environnement moral et mental de la classe dirigeante.

Les nazis qui ont été pendus, comme Eichmann, ont parfois dit pour leur défense qu’ils auraient été capables du meilleur s’ils avaient vécu dans un monde meilleur, qui leur aurait demandé le meilleur d’eux-mêmes au lieu de leur demander le pire.

Bien entendu, personne n’a écouté cette défense. Pourtant, elle est vraie. Les Yes Men, allant un peu plus loin que Milgram, vont le démontrer dans leur tout dernier canular.

11 Un instant de grâce...

A l’occasion d’un déjeuner de l’Association des comptables certifiés d’Australie, les Yes Men sont invités à présenter « Mondialisation de l’agroalimentaire : perspectives et implications. » Ils y rencontre le Consul général du Canada. Andy, comme d’habitude déguisé en pingouin de l’OMC (sans combinaison dorée en-dessous), annonce d’un air un peu perturbé, « un changement impromptu de (notre) programme, dû à une évolution tout à fait inattendue qui s’est produite hier à notre siège à Genève. »

Reconnaissant sur la base de chiffres, de statistiques et de rapports incontestables que la méthodologie du libre-échange n’a mené qu’à des catastrophes économiques et humanitaires, l’OMC a décidé de se dissoudre et se refonder sur des bases entièrement rénovées, « conformément à notre nouvelle compréhension des objectifs du commerce mondial. La nouvelle OMC aura pour fondement la Charte des Droits de l’Homme de l’ONU, laquelle semble fournir une garantie que notre activité aura pour horizon essentiel les intérêts de l’humanité, et non pas ceux des entreprises. La nouvelle organisation sera baptisée ORC, Organisation de réglementation du commerce. »

Suit un exposé détaillé de l’accroissement de la pauvreté dans le monde, des décès prématurés dûs à la pauvreté, de l’écart entre les riches et les pauvres, de la régression de l’enseignement et de la qualité de la vie, bref du formidable recul de l’humanité qui a eu lieu « depuis que notre philosophie a dominé le monde avec les vingt dernières années ». Voilà, dit Andy, toutes les preuves qu’il fautchanger de philosophie, et la raison de la dissolution de l’OMC.

Au cours de l’exposé, il se fait un silence captivé. Les experts, le consul et les autres participants hochent la tête en signe d’approbation.

A la fin de l’exposé éclate une vague d’applaudissements sincères et chaleureux. Tous les auditeurs sont convaincus que l’OMC va fermer boutique, et ça leur fait plaisir. Le modérateur résume ainsi la pensée générale : « Je suis sûr que cette nouvelle aura un effet majeur sur la façon dont nous concevons l’activité économique, nous et le reste du monde. Nous vous souhaitons bonne chance et le plus grand succès possible dans cette opération de restructuration d’une institution qui représente un épisode notable de l’histoire mondiale. Merci encore. »

Suit un déjeûner très chaleureux contrairement à ceux qui suivaient les exposés précédents, où tout le monde était assez guindé. Pour la première fois, les représentants de l’OMC ne répandent pas un froid autour d’eux, comme le font des gens craints.

Les assistants à la conférence et au repas croient vivre quelque chose d’aussi important et enthousiasmant que la chute du Mur de Berlin.

La nouvelle se répand vite à l’extérieur, jusque dans le parlement australien où, un instant de grâce, certains députés y croient et demandent au gouvernement australien comment il compte réagir à la récente dissolution de l’OMC.

Quelques mails résument la pensée généralisée à l’annonce de la dissolution de l’OMC : « Juste un petit mot pour vous féliciter de ce changement de politique et de votre nouvel engagement en faveur de la défense des droits de l’homme ! Voulà qui ne peut qu’améliorer la situation dans le monde, et vous allez pouvoir remédier pour bonne part aux terribles souffrances engendrées par vos politiques passées. Merci pour cette initiative remarquable. » « Formidable ! Je n’en reviens pas de pouvoir enfin constater de mon vivant un réel progrès vers la redistribution de la richesse. »

C’est exactement ce qu’a raconté Eichmann : les élites qui, en soupirant, tordent leur pensée et étouffent leurs sentiments pour exécuter le pire sur l’ordre d’un sujet supposé savoir, seraient réellement soulagées et heureuses de déployer autant d’efforts dans un but humaniste ou humanitaire, dans une ambiance moins sinistre et plus optimiste. Cela pourrait même les guérir de certaines maladies du stress résultant du refoulement de leur propre humanité. 

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