Les favelas de Rio sous la loi des trafiquants
Rio de Janeiro : Anne Cheyvialle
[09 mai 2005]
Sinval n'est pas peu fier. Dans son quartier, la favela de Nova Holanda située dans la banlieue de Rio de Janeiro, ses voisins l'appellent «le professeur». Un surnom auquel il a droit depuis qu'il travaille pour l'ONG Viva Rio et son programme d'insertion par le sport baptisé «Luta pela Paz» («Lutte pour la paix»). Tous les après-midi, ce jeune homme de 25 ans dirige des entraînements dans une académie de boxe et de musculation. Le soir, il étudie, avec l'espoir de compléter d'ici à deux ans le deuxième niveau scolaire, l'équivalent du baccalauréat.
Sinval en oublierait presque qu'il y a à peine trois ans, son quotidien était tout autre. Il faisait alors partie du «Commando Vermelho», le «commandement rouge», la plus ancienne et la plus importante faction armée de la région. Ce bataillon a pour mission de repousser les incursions de la police et de tenir tête aux gangs ennemis, le «Terceiro Commando» («troisième commando») et «Amigos dos Amigos» («les amis des amis»).
Comme de nombreux jeunes des favelas, Sinval a déserté les bancs de l'école, commencé à fréquenter les «bocas de fumo», les points de vente de drogue, avant de progressivement s'enrôler dans le trafic. Dans un livre très documenté, l'anthropologue Luke Dowdney, coordinateur de Luta Pela Paz, estime que près de 6 000 mineurs sont aujourd'hui employés par ces groupes, sur un effectif total d'environ 10 000. «Le trafic te donne un statut et beaucoup d'argent, explique Sinval. De quoi payer des vêtements de marque, cela attire les filles.» Le salaire moyen de ces recrues est de 1 500 à 2 500 reals (470 à 785 euros) quand la plupart des familles survivent avec un ou deux salaires minimums (300 reals, soit 95 euros).
Autre motivation, le pouvoir. Dans bien des favelas délaissées des pouvoirs publics, la seule loi est celle des trafiquants. «Ici, il n'y a pas de justice, la police est inexistante ou corrompue. Si tu es victime d'agression, de vol ou autre, tu t'adresses au Commando», raconte une habitante de Nova Holanda.
Les factions s'apparentent au niveau local à des petites organisations paramilitaires : structure hiérarchisée, règlement strict, artillerie de guerre (revolver, fusils, mitrailleuses, grenade...). «On a connu des périodes où il y avait des fusillades tous les jours, on ne pouvait plus sortir», explique Miriam, une éducatrice installée dans la favela depuis plus de trente ans. Sinval est las de cette violence. «J'ai perdu trop d'amis, je ne voulais plus voir ma mère rongée d'inquiétude pour son fils.»
En vingt ans, le nombre de jeunes de 15-19 ans tués par balle a doublé, pour devenir la première cause de mortalité. Entre décembre 1987 et novembre 2001, 3 937 mineurs ont été abattus dans la cité merveilleuse. Chaque jour, une vingtaine d'homicides par arme à feu sont perpétrés à Rio. Et les victimes ne sont pas toutes des trafiquants.
Le 31 mars, 29 personnes, dont 3 enfants, ont été froidement abattues dans la banlieue de Rio à Baixada Fluminense par huit hommes armés au volant de deux voitures. L'enquête a identifié plusieurs suspects, tous membres de la police militaire. Il s'agirait d'un acte de représailles contre une partie de leur hiérarchie qui voulait s'attaquer à la corruption.
«La police de Rio est gangrenée par ce fléau depuis des décennies, c'est culturel», explique le sociologue Michel Misse. Milices privées, transport de bus clandestins, vente d'armes de contrebande, racket des trafiquants de drogue... Pour le sociologue, cette corruption est alimentée par le sentiment d'impunité : «Seuls 3% des homicides sont élucidés contre 95% en Grande-Bretagne.»
De fait, l'explosion du marché de la cocaïne et l'augmentation du nombre d'armes ont fait grimper la criminalité ces vingt dernières années. Selon une enquête de l'Institut supérieur d'études de la religion (Iser) et des ONG, Viva Rio et Small Arms Survey, plus de 17 millions d'armes à feu circulent au Brésil, dont 51% détenues illégalement. Soit environ une pour dix habitants !