«Les pauvres possèdent un capital mort»

Publié le par Clément

Selon l'économiste Hernando De Soto, seule la reconnaissance des richesses «extralégales» des plus démunis permettra un décollage du Sud.
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Par Florent LATRIVE et Christian LOSSON
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vendredi 19 août 2005 (Liberation - 06:00)
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le développement des pays pauvres passe par la reconnaissance des biens de propriété, levier indispensable pour rendre visible l'économie informelle : c'est la thèse décapante du Péruvien Hernando De Soto, économiste du développement, dans son dernier ouvrage (1), qui veut croire que la propriété, ce n'est pas le vol, mais l'envol. L'économiste, qui a conseillé plusieurs gouvernements notamment en Amérique latine, était invité en France par l'institut Turgot, think-tank très libéral.

Les pauvres posséderaient beaucoup de biens...

L'immense majorité des gens qui vivent en dehors du système légal dans les pays en développement travaillent et créent de la richesse. Ces biens extralégaux représentent 10 000 milliards de dollars en actifs (8 200 milliards d'euros). Par exemple, 47 % de Mexicains travaillent à plein temps de façon illégale. Et ils possèdent 9 millions de bâtiments, 134 millions d'hectares, 6 millions d'entreprises. Valeur totale : 350 milliards de dollars, soit 7 fois les réserves pétrolières de ce pays. Les gens dits «pauvres» sont en train de créer une économie de marché extralégale. Mais qui les maintient dans la pauvreté.

C'est ce que vous appelez le «capital mort» ?

Oui, une richesse non liquide. Ils ne peuvent la transmettre, s'en servir pour augmenter leur richesse et produire du capital. En France, un bâtiment est bien plus qu'un bâtiment. C'est une garantie pour obtenir un crédit, une adresse pour prouver votre identité, engager votre crédibilité, obtenir un raccordement à l'eau ou à l'électricité. Les pauvres ont réussi, en cinquante ans, à accumuler une énorme quantité de biens. Mais ils ne sont pas branchés dans l'économie globale car ils ne sont pas intégrés dans le système de propriété formelle. Leur possession ne repose que sur des arrangements locaux, la confiance de leur voisinage.

Que conseillez-vous aux gouvernements ?

D'intégrer les ressources des pauvres dans un cadre organisé et cohérent et de se rendre compte qu'elles sont très supérieures à celles des gouvernements. En Egypte, les pauvres ont 250 milliards de dollars d'actifs, 55 fois plus que tous les investissements privés. Mais ils sont mis à l'écart de l'économie par des lois discriminatoires et par la bureaucratie. Il faut 449 jours pour ouvrir une boulangerie. A Manille (Philippines), si vous voulez régulariser votre situation sur une terre, cela prend vingt-cinq ans, à raison de huit heures par jour. Au Pérou, vingt et un ans. Nous avons des systèmes légaux importés de l'Occident qui sont devenus obsolètes, car ils ont été faits pour une toute petite partie de la population des pays en développement, celle qui est occidentalisée. Et pas pour les pauvres.

Pourquoi les Etats ne réveillent pas ce capital dormant ?

Parce que c'est assez nouveau de penser à ce que possèdent les pauvres. Et que les pays occidentaux ont oublié comment ils avaient eux-mêmes procédé. Une partie des économistes a réduit le champ de leur discipline aux chiffres, oubliant le processus social crucial qui a accompagné les révolutions industrielles dans les pays occidentaux. Les systèmes existants, les privilèges des rois y ont été détruits pour créer de la croissance, mais aussi de la justice sociale. Entre 1804 et 1872, les Etats-Unis ont ainsi promulgué 72 lois pour détruire le système britannique. Et créer un capitalisme plus démocratique...

Aujourd'hui, nombre d'économistes assurent que le capitalisme profite au plus grand nombre, comme en Chine ou en Inde...

Absolument pas. Marx avait raison en disant que la tendance naturelle du capitalisme à son début est de se concentrer. C'est pour cela que nombre de pays qui l'ont expérimenté ont échoué au XIXe et au XXe, en Amérique latine et en Russie. S'il a prospéré en Occident, c'est qu'à l'origine les gouvernements ont trouvé un moyen de mieux distribuer la richesse et la propriété. Quand l'écart entre les riches et les pauvres est trop important, le système n'est pas durable. C'est ce défi qu'affronte la Chine face à 700 millions de personnes sur le carreau...

Le Fonds monétaire international et la Banque mondiale militent toujours pour des réformes structurelles. Quelles en sont les conséquences pour la population immergée dans le secteur extralégal ?

Dans les pays d'Amérique latine ou en ex-URSS, seuls 20 % de la population peut profiter du commerce mondial. Déjà parce que vous avez besoin d'une adresse pour envoyer un courrier, or la majorité des gens du tiers-monde n'ont pas d'adresse. Cette situation concerne 4 des 6 milliards d'habitants de la planète. Peu importe ce que vous faites à l'Organisation mondiale du commerce, la plupart des gens ne seront pas concernés. C'est pour cela que les altermondialistes sont essentiellement occidentaux, avec le renfort de quelques intellectuels occidentalisés. Les populations du Sud ne bougent pas car elles ne sont pas touchées, cela ne les affecte pas.

Pourtant, en Bolivie, ce sont les manifestations contre la concession de l'eau au privé qui ont fait chuter un gouvernement...

Les Boliviens n'ont pas manifesté contre la globalisation. Mais contre la mainmise d'une minorité et d'une entreprise sur la propriété de ressources naturelles. Ils vivent cela comme une invasion, une perte de souveraineté. Si vous ne donnez pas de droits de propriété aux pauvres, ils ne peuvent pas comprendre les droits de propriété des étrangers. Les gens ne sont pas seulement des Homo oeconomicus, comme les néolibéraux veulent le croire, en ne voyant que les chiffres et en oubliant les conflits sociaux liés à l'inégalité de la richesse. Les gens veulent aussi de la justice sociale. Les vieux libéraux l'avaient bien vu.

Vous êtes un libéral de gauche ?

La gauche travaille sur la justice sans connaître les droits de propriété. La droite ne s'intéresse pas aux pauvres.

Les réussites en développement se sont appuyées sur des Etats relativement forts, comme en Malaisie, au Chili. Or le credo actuel consiste à rétrécir le rôle de l'Etat.

Cela tient au fait que les élites du Sud ont été formées dans les universités étrangères. Elles ne voient pas les problèmes de leur pays. La première chose à faire est de créer du droit, de la loi. Cela nécessite un Etat fort, il n'y a pas d'autre moyen. Prenez la réforme agraire au Brésil : l'un des slogans des sans-terre est «La terre ou la mort». Il devrait être «La propriété ou la mort». La grande majorité des gens dans les bidonvilles ont des terres, mais ils sont pauvres car la propriété sur cette terre n'est pas reconnue. Comment redistribuer si vous ne savez même pas qui possède quoi et où ? Annuler la dette, c'est essentiel. Mais c'est de la charité. Pas du développement.

Selon vous, sans démocratie, pas de capitalisme. Mais beaucoup de dictatures s'en accommodent bien...

Sur le long terme, c'est impossible. Le Chili n'a commencé à réduire la pauvreté qu'après le départ de Pinochet... Quant à la Chine, elle connaît l'inégalité la plus importante de toute l'Asie. L'exode rural va toucher 400 millions de paysans, avec l'apparition de bidonvilles. Comme en Europe, il y a deux cents ou trois cents ans. Comme Dickens, Oliver Twist, le Far West. L'année dernière, il y a eu 40 000 révoltes de paysans. Personne n'en a parlé. Sans système de propriété formelle, la redistribution n'est pas même possible. Il faut une volonté politique pour détruire des systèmes quasi féodaux. Donc être révolutionnaire.

(1) Le Mystère du capital, Flammarion, 302 pp., 21 € (mars 2005).

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Publié dans Economique

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