Couples: le coup de dés du premier matin
Jean-Claude Kaufmann a enquêté sur l'épreuve de vérité qu'est le premier réveil à deux
C'est par le quotidien, les «petites choses», les gestes apparemment banals que le sociologue Jean-Claude Kaufmann tente, depuis plus de dix ans, de percer la réalité du couple moderne. Après avoir enquêté sur la vaisselle, le linge ou les seins nus sur les plages, il a demandé à des hommes et des femmes vivant ensemble depuis deux, cinq ou dix ans de raconter en détail leur premier matin(*). Car, pour le sociologue, au lendemain de la première nuit d'amour, entre le café, les tartines et les petits baisers fatigués, une mystérieuse partie, qui détermine souvent l'avenir du couple, se joue. Entretien.
Le Nouvel Observateur. - Pourquoi vous êtes-vous intéressé aux premiers matins des histoires d'amour? Que cherchiez-vous à mettre en évidence?
Jean-Claude Kaufmann. - Tout mon travail consiste à essayer de comprendre qui est l'individu moderne, comment il se construit, se transforme et se comporte avec l'autre? C'est ce qui m'intéresse dans le couple: la confrontation intime de deux personnes, de deux systèmes différents. Cette fois, j'ai cherché à m'interroger sur l'amour. Comment concrètement se forme-t-il ? Comment décide-t-on de faire un bout de route ensemble? Pour cela, je devais trouver une astuce, un moment ou un objet révélateur, comparable au linge. J'ai d'abord pensé au lit avant de réaliser qu'il donnait sans doute trop d'importance au sexe. L'étude du premier matin m'a paru intéressante, parce qu'il offre une unité de temps et de lieu, parce qu'il contient tous les éléments de l'amour: les élans de la veille sont un peu retombés, mais le désir est là, et puis le quotidien fait son entrée. Au fil de l'enquête, j'ai découvert que le premier matin n'était pas seulement un bon outil d'analyse mais un événement décisif dans la formation de la vie conjugale.
N. O. - Alors pour vous, tout se joue au premier matin plus encore qu'au premier regardµ
J.-C. Kaufmann. - La rencontre plonge dans un état de bouleversement intérieur, d'excitation et de bien-être qui va crescendo jusqu'à l'apothéose sexuelle. On a l'impression que tout est joué là, qu'on s'aime et que le reste va suivre. Mais c'est souvent au premier matin qu'on découvre la banalité du quotidien, le partage des petites choses, ce qui finalement fait l'essentiel d'une vie à deux. C'est à ce moment-là que se joue la question de l'avenir du couple et que se met en place l'ébauche d'un style conjugal.
N. O. - Votre étude porte sur 23 personnes. Est-ce suffisant pour tirer de tels enseignements?
J.-C. Kaufmann. - Je ne prétends pas avoir un échantillon représentatif. Je suis comme un ethnologue qui débarque dans une tribu bororo et qui essaie de comprendre. Les personnes interrogées ont été choisies aux hasard et dans tous les milieux. Elles ont pour la plupart entre 20 et 30ans, beaucoup se sont connues peu de temps avant leur premier matin. Chaque entretien a duré plus de deux heures. J'ai ensuite passé un temps fou à décrypter les bandes, à tenter d'interpréter ce qui se cachait derrière les gestes, les paroles, les détails que ces couples me rapportaient.
N. O. - Les premiers matins se ressemblent-ils?
J.-C. Kaufmann. - Evidemment non. Il y a des matins enchantés, des matins chagrins ou anodins. Mais on retrouve quand même une impression générale de gêne, de malaise. Au réveil, on est en état de flottement, hors du temps et de l'ordinaire. On ne sait plus qui on est car le soi est en train de se transformer. On ne se torture pas pour autant avec des questions existentielles: «Qui je suis?», «Où je vais?». On se laisse aller dans un mélange mou, duveteux. On parle de choses généralement très banales: as-tu bien dormi, le café est-il prêt, le pain suffisamment grillé? On se fait des petits bisous pour meubler les blancsµ On a vraiment l'impression qu'il ne se passe pas grand-chose.
N. O. - Alors que c'est évidemment tout le contraireµ
J.-C. Kaufmann. - Oui, quelques-uns savent tout de suite où ils en sont, s'ils vont foncer dans cette histoire naissante ou se barrer en courant. Mais la grande majorité est dans le flou. Alors, ils essaient de comprendre ce qu'ils sont en train de vivre. Il cherchent des signes, observent la décoration de la chambre, le visage du partenaire au réveil, ses dessous, sa façon de mangerµ En même temps, ils sont souvent très angoissés. Ils ont peur de ne pas être à la hauteur et des jugements de l'autre. Ils deviennent soudain très pudiques. Les femmes, mais également les hommes, disent «je ne suis pas très bien fait», «j'ai un peu honte de mon corps», propos qui reflètent bien le manque général d'estime de soi dans la société actuelle. Ils ont besoin de se mettre à l'écart pour réfléchir, faire le point, se demander s'ils sont bien dans cette nouvelle identité qui se met en place. Les tactiques sont nombreuses: fuite dans la salle de bains, chez le boulanger ou, carrément, chez soi en disant «on se rappelle?».
N. O. - Oui, c'est frappant dans l'enquête: le nombre d'hommes qui vont chercher des croissantsµ
J.-C. Kaufmann. - Le coup des croissants est idéal car il permet de respirer un peu tout en faisant plaisir au partenaire. Certains ne reviennent d'ailleurs jamais de la boulangerie. Un homme m'a avoué qu'il avait fait 30 kilomètres en stop jusqu'à chez lui, pour éviter de remettre les pieds dans le lit de sa belle de la veille.
N. O. - Y a-t-il des paroles, des attitudes rédhibitoiresµ
J.-C. Kaufmann. - Non, beaucoup se font intérieurement des remarques négatives sur l'autre: tiens «ces vieux chaussons à la con», ce «»«s» Mais ça ne les décourage pas forcément. Les premiers matins chagrins ne condamnent pas toujours l'avenir conjugal. Prenez par exemple l'un des personnages de l'enquête, Vincent. Son premier matin est un cauchemar. Il souffre de tout, des araignées et des souris qui peuplent la maison de sa copine, des odeurs de pot-pourri, du tableau affreux pendu au-dessus de sa tête, et pourtant, il s'accroche
N. O. - Finalement c'est aussi, et peut-être d'abord, la volonté des partenaires de s'engager qui détermine la suite de l'histoire
J.-C. Kaufmann. - Oui, regardez le cas de Rodolphe: il est très amoureux de sa copine, tout se passe bien sur le plan du sexe, de la tendresse, du désir, et pourtant les choses se gâtent dans le contact avec le monde ordinaire. Il trouve soudain qu'elle souffle fort, qu'elle a les yeux gonflés et ce quotidien ne trouve aucune grâce à ses yeux. Pour poursuivre la relation au-delà du premier matin, il faut vouloir changer de vie, et donc être prêt à abandonner son ancien soiµ C'est pour ça que les rencontres sont si difficiles dans la société d'aujourd'hui: on a peur d'abandonner son identité, de bouleverser ses repères. Nous sommes tous pris dans une contradiction: d'un côté, on veut entrer dans la norme conjugale pour ne plus avoir de pression, se sentir aimé, rassuré, fonder une famille. De l'autre, on craint de se tromper et de ne plus maîtriser son existence. Il y a une tension permanente qui joue à plein le premier matin. Alors, pour éviter les prises de tête à ce moment-là, on se laisse porter, on se dit qu'on verra bien
N. O. - Vous écrivez même qu'un couple dure simplement parce qu'il ne rompt pasµ
J.-C. Kaufmann. - Oui, si le cap du premier matin est franchi, il y a de bonnes chances pour que la relation s'installe. Aujourd'hui, les gens ont beaucoup de difficultés à prendre des décisions. On se laisse embarquer, souvent dans une fête alcoolisée, on rencontre quelqu'un, on se retrouve un matin à ses côtés et puis on y resteµ C'est comme ça que de nombreux couples se forment aujourd'huiµ
N. O. - Mais que faites-vous du coup de foudre, du grand amour qui s'impose et balaye tout
J.-C. Kaufmann. - Ah! l'amour destin, qui est inscrit dans les astres et tombe du ciel... L'idée qu'il n'y a qu'une personne faite pour moi, et que, le jour où je la rencontrerai, elle sera comme auréolée de lumière. C'est un mythe. Peu de gens le connaissent dans la vie réelle. Il n'y a pas une personne qui vous correspond, mais plusieurs. Et, en fonction de mes choix, je n'aurai ni la même vie ni la même identité
N. O. - Mais nous cultivons tous ce mythe
J.-C. Kaufmann. - C'est vrai. D'ailleurs, dans l'enquête, les gens ont eu tendance à réécrire leur histoire, pour ne pas avouer qu'ils s'étaient rencontrés après une soirée arrosée ou qu'ils avaient été longuement amis avant de devenir amants. Ils bricolent pour essayer de coller au mythe du coup de foudre, qui est le seul imaginaire disponible aujourd'hui. Et vous n'imaginez pas les ravages qu'il produit. On attend ce jour où Cupidon va décocher sa flèche et vous électriser. J'en ai entendu, des femmes qui disent: «Ce jour-là, je le saurai! » Quand elles arrivent à une soirée, à un dîner, elles jettent un coup d'oeil circulaire et disent, dépitées: «Non, il n'est pas là!» Mais les rencontres ne sont pas toujours romantiques. Regardez dans l'enquête, l'un a oublié le nom de sa compagne au réveil, une autre avoue au petit déjeuner qu'elle n'est pas amoureuse ou qu'elle a couché simplement pour avoir quelque chose à raconterµ et pourtant, ils finissent par vivre ensemble.
Ceux qui vivent en couple sont aussi divisés et peuvent alors avoir l'impression de mener une vie au rabais: «C'est pas une grande histoire d'amour, comme dans les livres, mais je ne suis pas trop malheureux!», alors qu'ils ont souvent construit une belle relation.
N. O. - Vous écrivez d'ailleurs que cette enquête vous a fait changer d'avis sur la vie conjugale. Vous faites presque un éloge de la routineµ
J.-C. Kaufmann. - Le couple est avant tout un instrument de confort, un soutien. On a besoin de l'autre pour se sentir épaulé dans ce travail si lourd de construction de soi. Je vais être un peu provoc mais, passé les premiers temps de l'enchantement, la dernière personne qu'on a envie de séduire, c'est son partenaire conjugal, parce que quand on rentre chez soi, on a envie de confort. Le risque, c'est d'oublier l'autre, et de se perdre dans la routine. Pourtant, aujourd'hui, beaucoup de couples s'en sortent bien. J'ai découvert, au fil de l'enquête, une autre forme amoureuse, très différente des tumultes émotionnels du «sexe amour», un amour conjugal fait d'apaisement, d'amitié affectueuse, de complicité, de tendresse. Et aussi d'un art des plaisirs, d'une culture des trois-fois-rien qui fait tant de bien, or ce périmètre conjugal commence à se mettre en place dès le premier matin
N. O. - Et pourtant vos «cobayes» n'ont, pour la plupart, pas dix ans de vie commune derrière eux...
J.-C. Kaufmann. - J'ai l'impression qu'un nouveau modèle amoureux, plus réaliste, plus pragmatique se met peu à peu en place. Les gens rêvent de l'amour passion mais ils s'en méfient. Ils veulent être emportés par le désir, l'envie de l'autre. Mais ils veulent aussi contrôler, pour ne pas souffrir. La relation est évaluée à chaque instant: on se demande si on se sent bien, authentique, si les sentiments sont vrais. On y va doucement, à tâtons, en espérant ainsi décrocher son bonheur. C'est ça, le drame d'aujourd'hui: on a tellement peur de se tromper qu'on devient frileux. Propos recueillis par Sophie des Déserts
(*) En librairie le 29 août. «Premier Matin: comment naît une histoire d'amour», par Jean-Claude Kaufmann, Armand Colin, Paris.